Angelique. Il est vrai. Elle est maîtresse de tout, & les Directeurs & Confesseurs ne sont reçus & changés que par son ordre.

Agnès. Ah que je souhaiterois de tout mon Cœur que le Confesseur ordinaire que nous avons à present, lui déplût comme à moi. Qu'en dis-tu?

Angelique. Il est vrai qu'il est fort austere, & qu'il est capable de faire bien de la peine à celles qui ne savent pas se conduire, mais à nous autres cela nous doit être bien indifferent, que ce soit lui ou un moins rigoureux qui nous entende.

Agnès. Pour moi je ne puis lui dire la moindre peccatille qu'il ne s'emporte. Pour une pensée dont je m'accuserai, il m'ordonnera des mortifications & des penitences horribles & me fera jeûner deux jours pour le moindre mouvement de la chair dont je me confesserai. Outre que je ne sais la plupart du temps de quoi l'entretenir, de crainte de lui dire quelque chose qui le choque. Et je ne puis concevoir comment tu fais, toi qui le tiens si long-temps?

Angelique. Eh crois-tu que je suis si sotte de lui declarer le secret de mon cœur? bien loin de cela, comme je le connois tout à fait rigide, je ne lui dis que les choses sur lesquelles il n'y a point de prise. Il ne peut conclure de tout ce qu'il apprend de moi sinon que je suis une fille d'oraison & de contemplation, qui ne connoît point tous les mouvemens d'une Nature corrompue, ce qui fait qu'il n'ose pas même m'interroger sur cette matiere. La penitence la plus rude que j'ai reçue, c'est cinq Pater noster & les Litanies.

Agnès. Mais encore que lui dis-tu donc? car pour avoir rompu le silence, ou raillé une personne de la Communauté (ce qui n'est rien) il me prônera un quart d'heure?

Angelique. Toutes ces fautes-là étant designées en particulier, avec leurs circonstances, de legeres elles deviennent quelquefois plus considerables; & c'est ce qui te rend sujette à sa reprehension. Mais tiens, voici comme je m'y prends, écoute ma derniere confession. Après lui avoir demandé bien humblement sa benediction, la vue baissée, les mains jointes, & le corps à demi courbé; je commence de la sorte:

Mon Pere, je suis la plus grande pecheresse du monde, & la plus foible des creatures, je tombe presque toujours dans les mêmes defauts.

Je m'accuse d'avoir troublé la tranquilité de mon ame, par des divagations universelles, qui m'ont mis l'interieur en desordre.

De n'avoir pas eu assez de recueillement d'esprit, & de m'être trop épanchée dans des occupations exterieures.

De m'être trop arrêtée aux operations de l'entendement, y passant la plupart de mon oraison, au préjudice de ma volonté, qui en est demeurée seche & sterile.

De m'être une autre fois laissée d'abord lier aux affections, & exposée par là à des distractions fâcheuses, & à une oisiveté d'esprit, contraire à la perfection methodique des Contemplatifs.

D'avoir trop conservé en moi, tout ce qui étoit de moi, sans dégager mon cœur de toutes les choses creées, par un acte genereux d'aneantissement, d'amour propre, interêts, desirs, & volontés, & de tout moi-même.

D'avoir fait une offrande de mon cœur, sans l'avoir tranquillisé auparavant, & dénué du trouble des passions trop remuantes, & des affections mal reglées.

De m'être trop laissée emporter aux inclinations du vieil homme, & au penchant de la nature non reparée, au lieu de faire divorce avec tout, pour gagner tout.

De n'avoir pas été soigneuse de me renouveller par une revue de moi-même, en moi-même, & de faire en moi la reparation de ce qui étoit déchu de moi, &c.

Eh bien Agnès tu peux juger de la piece par l'échantillon. Ce n'est pas là le tiers de ma Confession, mais le reste ne me rend pas plus criminelle que ce commencement.

Agnès. Il est vrai que je serois bien empêchée, si je devois ordonner des penitences, à des pechés si spirituellement debités: C'est neanmoins là, l'unique moyen de tromper la curiosité des jeunes Directeurs, & d'éviter la reprimande des vieux.