Angelique. Ces derniers sont ordinairement les moins traitables, car je n'en ai gueres vu de jeunes depuis que je suis dans la Communauté, qui n'ayent été assez indulgens.
Agnès. Il est vrai, qu'ils n'ont pas tous les mêmes rigueurs, témoin celui qui mit la devotion si avant dans l'ame de deux de nos Sœurs, qu'elles s'en trouverent fort incommodées neuf mois après?
Angelique. Ah Dieu! qu'il a fallu d'adresse pour cacher cela comme on a fait, & pour empêcher qu'il ne fût su du dehors. L'Evêque même n'en a pas eu de connoissance, que lors qu'on ne pouvoit plus en donner de preuve. Cela me fait souvenir d'un Jesuite Italien qui confessant un jour un jeune Gentilhomme françois qui avoit appris la langue du pays, fit une Exclamation sans y penser, qui fit paroître sa foiblesse. Le penitent s'accusoit, d'avoir passé la nuit avec une fille des premieres maisons de Rome, & d'en avoir joui selon ses desirs. Le bon Pere regardant attentivement celui qui lui parloit, qui étoit beau garçon & très bien fait, s'oublia du lieu qu'il occupoit & s'imaginant être dans une conversation libre, tant il étoit transporté; il demanda au jeune homme, si cette fille étoit belle, quel âge elle pouvoit avoir, & combien il l'avoit fait avec elle? Le François ayant répondu qu'il l'avoit trouvée d'une beauté achevée, qu'elle n'avoit que dix-huit ans, & qu'il l'avoit baisé trois fois. Ah che gusto Signor: s'écria-il pour lors assez hautement. C'est-à-dire, ah que ce plaisir étoit grand!
Agnès. Cette saillie n'étoit pas mal plaisante, & très-capable d'exciter le cœur du penitent à la repentance d'une telle faute.
Angelique. Que veux-tu? ce sont des hommes comme les autres: & j'ai ouï dire à un de mes amis qui étoit dans ces sortes d'emplois, que souvent un Confesseur ne s'exposeroit pas tant à l'incontinence en allant au Bordel, comme en entendant ce que les Devotes lui disent à l'oreille.
Agnès. Pour moi, je trouverois ce me semble cette occupation assez divertissante, pourvu qu'il me fût permis, de faire le choix de mes penitens: je prendrois plaisir à les entendre, & mon imagination seroit vivement frappée, par le recit qu'ils me feroient de leurs sottises. Ce qui ne pouroit être sans une grande satisfaction de mon côté.
Angelique. Helas, mon Enfant! tu ne sais ce que tu demandes, si une Devote donne un peu de plaisir à un Confesseur par le recit ingenu de ses foiblesses, il y en a mille qui les fatiguent par leurs redites, qui les accablent par leurs scrupules, & qu'ils tireroient plus facilement d'un abîme, que de leurs doutes. Sœur Dosithée a été plus de trois ans à occuper presque toute seule par ses questions, le Directeur commun de la maison, il avoit beau lui representer que ces recherches curieuses par lesquelles elle gênoit sa conscience, ne croyant jamais avoir apporté assez de soin pour s'examiner, étoient non seulement inutiles, mais même vicieuses & contraires à la perfection. Il ne put rien gagner sur elle, & fut obligé de l'abandonner à elle même, & de la laisser dans son erreur.
Agnès. Il me semble neanmoins qu'elle est à present fort raisonnable, & je me souviens qu'une fois que nous fûmes obligées de coucher toutes deux ensemble. Pendant qu'on élevoit nôtre Dortoir, elle me tint des discours, non seulement fort éloignés du scrupule, mais même que je trouvois en ce temps-là un peu trop libres. Outre mille badineries auxquelles elle m'excita par le recit de cent Histoires les plus lubriques, & les plus lascives du Monde.
Angelique. Je vois bien, que tu ne sais pas comment elle étoit sortie des tenebres où la superstition l'avoit plongée si avant: son Confesseur n'a eu aucune part à sa delivrance. On peut dire que c'est la Devotion même qui a produit ce changement, & qui d'une fille extremement scrupuleuse, en a fait une Religieuse tout à fait raisonnable. Je veux te raconter ce que j'en ai appris par son rapport.
Agnès. Je ne conçois pas cela. Car de dire que la devotion puisse défaire une personne de ses scrupules, c'est dire, qu'un aveugle est capable d'en tirer un autre d'un precipice.