Angelique. Approche-toi de moi je vais te l'apprendre.
Agnès. Oh Dieu tu me mets toute en feu, ah que cette badinerie est lascive, retire-toi donc, ah comme tu me tiens embrassée, tu me devores.
Angelique. Il faut bien que je me paye des leçons que je te donne. Voilà de la façon que les personnes qui s'aiment veritablement se baisent, en lançant amoureusement la langue entre les levres de l'objet qu'on cherit, pour moi je trouve qu'il n'y a rien de plus doux & de plus delicieux, quand on s'en acquitte comme il faut, & jamais je ne le mets en usage que je ne sois ravie en extase, & que je ne ressente par tout mon corps un chatouillement extraordinaire, & un certain je ne sais quoi que je ne te puis exprimer, qu'en te disant que c'est un plaisir qui se répand universellement dans toutes les plus secretes parties de moi-même, qui penêtre le plus profond de mon cœur, & que j'ai droit de le nommer Un abregé de la souveraine volupté. Eh toi tu ne dis rien! quel sentiment t'a-t-il causé?
Agnès. Ne te l'ai-je pas assez fait connoître, quand je t'ai dit que tu me mettois toute en feu, mais d'où vient que tu appelles ces sortes de caresses Un Baiser à la Florentine?
Angelique. C'est parce qu'entre les Italiennes, les Dames de Florence passent pour être les plus amoureuses, & pour pratiquer ce Baiser de la maniere que tu l'as reçu de moi. Elles y trouvent un plaisir singulier, & disent qu'elles le font à l'imitation de la colombe qui est un oiseau innocent, & qu'elles y rencontrent je ne sais quoi de lascif & de piquant, qu'elles n'éprouvent point & ne goûtent pas dans les autres. Je m'étonne comment l'Abbé & le Feuillant ne t'apprirent point cela pendant ma retraite? car ils ont fait l'un & l'autre le voyage d'Italie, & apparemment s'y sont rendus savans dans toutes les pratiques les plus secretes de l'Amour, qui sont particulieres à ceux du Pays.
Agnès. Vraiment j'avois bien l'esprit autre part qu'à ces badineries, lors qu'ils me vinrent voir, pour m'en souvenir à present. Je sais bien qu'il n'y eut point de caresses ni de sottises dont leur fureur ne s'avisât; mais quoi, le plaisir que j'y prenois étoit si grand, & le ravissement que ces transports me causoient si excessif, qu'il ne me restoit pas assez de liberté de Jugement pour y reflechir.
Angelique. Il est vrai que les doux momens où l'on goûte cette volupté nous occupent tellement, que nous ne sommes pas capables de nous distraire par aucune application, de nôtre memoire, ni de faire un Agenda sur le champ, de tout de qui se passe au dedans de nous-mêmes. Je ne doute pas neanmoins que l'Abbé ou le Feuillant n'ayent poussé leur galanterie jusques là; car outre que tu as une bouche divine, ils sont parfaitement instruits de toutes les manieres les plus douces & les plus engageantes de ceux qui savent passionnement aimer.
Agnès. Helas! pour des personnes consacrées aux autels, & dévouées à la continence, ils n'en savent que trop.
Angelique. Vrayment tu fais bien ici la plaisante, & ceux qui ne te connoîtroient pas, croiroient que tu parles serieusement. Mais veux-tu que je te dise ma pensée? Je crois qu'ils n'en sauroient trop savoir mais qu'ils en pourroient moins pratiquer? Car il est certain qu'ayant la direction des ames ils doivent avoir une parfaite connoissance tant du bien que du mal, pour en faire un juste discernement, & pour nous exhorter avec force à la poursuite & à l'amour de l'un, & nous prêcher avec un même zèle la fuite & la haine de l'autre. Mais ils ne font rien moins que cela, & les mauvais livres dont ils puisent leur lumiere, corrompent aussi-tôt leur volonté qu'ils éclairent leur entendement.
Agnès. Je crois que tu abuses des termes, & que tu ne penses pas que parmi les Savans il n'y a point de livre, qui de sa nature porte le titre de défendu, & que le seul usage que nous en faisons lui donne la qualité de bon; de mauvais, ou d'indifferent.