Angelique. Ah Dieu, je crois que tu rêves de parler de la sorte, & tu dois convenir avec moi qu'il y a de certains livres dont toutes les parties ne valent rien, & dont les instructions sont essentiellement opposées à la bonne Morale, & à la pratique de la vertu. Que peux-tu dire de l'Ecole des Filles, de cette infame Philosophie, & de l'Examen de la Religion de St. Ev… qui n'ont rien que de fade & d'insipide, & dont les sots raisonnemens ne peuvent persuader que les ames basses & vulgaires, ni toucher que celles qui sont à demi corrompues, ou qui d'elles-mêmes se laissent aller à toutes sortes de foiblesses?
Agnès. j'avoue que ces livres là peuvent être mis au rang des choses inutiles, & même de celles qui sont défendues, je voudrois pouvoir racheter le temps que j'ai employé à en faire la lecture, il n'y a rien qui m'ait plu, & que je ne condamne. L'Abbé qui me les fit voir m'en donna un autre qui est presque sur la même matiere, mais qui la traite, & la manie avec bien plus d'adresse & de spiritualité.
Angelique. Je sais de quel livre tu veux parler, il ne vaut pas mieux pour les mœurs que le precedent, & quoi que la pureté de son style, & son éloquence aisée, ayent quelque chose d'agreable, cela n'empêche pas qu'il ne soit infiniment dangereux. Puisque le feu & le brillant qui y éclatent en beaucoup d'endroits, ne peuvent servir qu'à faire couler avec plus de douceur le venin dont il est rempli, & l'insinuer insensiblement dans les cœurs qui sont un peu susceptibles: il a pour titre l'Academie des Dames, ou les sept Entretiens Satiriques d'Alosia, je l'ai eu plus de huit jours entre les mains, & celui de qui je le reçus m'en expliqua les traits les plus difficiles, & me donna une intelligence parfaite de tout ce qu'il y a de mysterieux. Sur tout il m'en interpreta ces paroles qui sont dans le septième Entretien, Amori, vera lux, & me découvrit le sens Anagrammatique qu'elles cachent, sous la simple apparence de l'inscription d'une Medaille. Je crois que c'est de ce livre dont tu as eu dessein de me parler?
Agnès. Assurement. Ah Dieu qu'il est ingenieux à inventer de nouveaux plaisirs à une ame saoule & dégoûtée! de quelles pointes & de quels aiguillons ne se sert-il pas pour réveiller la convoitise la plus endormie, la plus languissante, & celle même qui n'en peut plus, que d'appetits extravagans! que d'objets étrangers! & que de viandes inconnues il presente! Mais je vois bien que je n'y suis pas encore si savante que toi.
Angelique. Helas, mon Enfant, la science que tu ambitionnes ne pourroit que t'être préjudiciable? Il faut que les plaisirs que nous nous proposons soient bornés par les Loix, par la Nature, & par la Prudence, & toutes les maximes dont ce livre pourroit t'instruire s'éloignent presque également de ces trois choses. Crois-moi, toutes les extremités sont dangereuses, & il est un certain milieu que nous ne pouvons quitter, sans tomber dans le precipice. Aimons, il n'est pas défendu, cherchons la volupté tant qu'elle est legitime, mais évitons ce qui ne peut être inspiré que par la débauche, & ne nous laissons point seduire par les persuasion d'une éloquence, qui ne nous flatte que pour nous perdre, & qui ne s'exprime bien que pour nous porter plus facilement au mal.
Agnès. Oh la belle Morale! & que tu sais bien dorer la pillule quand il te plaît! ce n'est pas que je ne me rende à tes raisons, & que je ne blâme toutes les choses que tu condamne, mais je ne puis m'empêcher de rire, quand je te vois prêcher la réforme avec tant de feu, & que je t'entends parler à des sourds & à des aveugles, tels que sont nos sens, qui ne veulent recevoir de regles que celles qu'ils se proposent eux mêmes.
Angelique. Il est vrai, & je l'avoue que c'est mal employer le temps, c'est à dire inutilement, que de travailler à reprimer le vice, & à élever la vertu, dans la corruption du siècle où nous sommes. La maladie est trop grande & la contagion trop universelle, pour y apporter du remede par de simples paroles, & pour qu'elle puisse être guerie par un appareil qui ne peut agir que sur l'esprit. Ce n'est aucunement là mon dessein, mais j'ai seulement été bien-aise de te faire connoître, que je n'approuve point le libertinage de ceux qui ne goûtent jamais de parfaits plaisirs s'ils ne les vont chercher dans les leçons d'une imagination corrompue, au delà des bornes les plus inviolables de la nature, & jusques dans la licence la plus dissolue des fables passées.
Je ne suis point ennemie des delices, ni attachée à cette vertu incommode dont nôtre siecle n'est pas capable, & je sais que l'ame la plus noble ne peut être maîtresse de ses passions ni purgée des autres infirmités humaines, tant qu'elle sera attachée à nôtre corps.
Agnès. Ah ce retour me plaît, & cette indulgence raisonnable peut être reçue. Car quel mal peut-on trouver dans la volupté quand elle est bien reglée? il faut bien de necessité donner quelque chose au temperament du corps, & compatir à la foiblesse de nos esprits, puisque nous les recevons tels que la nature nous les baillent, & qu'il ne dépend pas de nous d'en faire le choix. Nous ne sommes pas responsables des fantaisies, du penchant, & des inclinations qu'elle nous donne, si se sont des fautes, c'est elle qui en est coupable, & qui en doit être blâmée. Et on ne peut reprocher aux hommes, les vices qui naissent avec eux, ou qui ne procedent que de leur naissance.
Angelique. Tu as raison ma mignonne, & je ne puis t'exprimer la joye que je ressens, lors que tes paroles me font voir le progrès que tu as fait par mes instructions. Mais ne nous fatiguons pas davantage l'esprit par la recherche des crimes d'autrui, supportons ce que nous ne saurions réformer, & ne touchons point à des maux qui découvriroient sans doute l'impuissance de nos remedes. Vivons pour nous mêmes, & sans nous faire malades des infirmités étrangeres, établissons dans nôtre interieur cette paix & cette tranquilité spirituelle, qui est le principe de la joye & le commencement du bonheur que nous pouvons raisonnablement desirer.