Si j'eusse eu le choix de Suzon ou de Mme Dinville, je n'aurais pas balancé: Suzon avait la pomme; mais on ne me présentait pas l'alternative. La possession de Suzon n'était pour moi qu'une espérance bien incertaine, et la jouissance de Mme Dinville était presque une certitude, ses regards m'en assuraient. Ses discours, quoique gênée par la présence du petit abbé, ne détruisaient pas l'espoir que ses yeux me laissaient concevoir. Suzon, après avoir été chargée d'avertir une femme de chambre, sortit, et son départ commença à restituer à Mme Dinville des désirs qui lui appartenaient, puisqu'ils étaient son ouvrage.

Je restai cependant si troublé, les mouvements de mon cœur, combattus et détruits alternativement par deux causes qui l'intéressaient également, l'une par l'idée du plaisir, l'autre par celle de ce même plaisir, mais accompagné de quelque chose de plus touchant, étaient dans une si grande confusion, que je ne m'aperçus pas de la brusque disparition de l'abbé. Mme Dinville l'avait bien vu sortir; mais, s'imaginant que je l'avais vu aussi, elle ne croyait pas qu'il fût besoin de m'en faire souvenir. Elle se pencha sur mon coussin, et, me regardant avec une douce langueur qui me disait inutilement qu'il ne tenait qu'à moi de devenir heureux, elle me prenait tendrement la main qu'elle me pressait dans la sienne, en la laissant de temps en temps tomber d'un air indifférent sur ses cuisses, qu'elle serrait et desserrait avec un mouvement lascif. Ses regards accusaient ma timidité, et semblaient me reprocher que je n'étais pas le même que la veille. Toujours préoccupé de la pensée que l'abbé nous examinait, je restai dans une défiance niaise qui l'impatienta.—Tu dors, Saturnin? me dit-elle. Un galant de profession aurait profité de l'occasion pour débiter une tirade d'impertinences. Je ne l'étais pas, je n'en dis qu'une: Non, madame, je ne dors pas. Quoique cette réponse innocente diminuât de beaucoup l'idée que mon effronterie de la veille avait pu lui donner de mon savoir, elle ne fit pas de tort à sa bonne volonté pour moi: elle fit un effet tout contraire; elle me donna un nouveau titre à ses yeux, me fit regarder comme un novice, morceau délicat pour une femme galante dont l'imagination est voluptueusement flattée par l'idée d'un plaisir qui doit augmenter la vivacité des transports qu'elle ressent. C'est ainsi que pensait Mme Dinville, c'est ainsi que pensent toutes les femmes. Mon indifférence lui fit connaître que sa façon d'attaquer glissait sur moi, et qu'il fallait quelque chose de plus frappant pour m'émouvoir. Elle me lâcha la main, et, étendant les bras avec un mouvement étudié, elle m'étala une partie de ses charmes. Leur aspect me tira de mon engourdissement; je me réveillai, la vivacité reparut sur mon visage, l'idée de Suzon se dissipa: mes yeux, mes regards, mon impatience, tout fut pour Mme Dinville; s'apercevant de l'effet de sa ruse, et pour exciter mes feux, elle me demanda ce qu'était devenu l'abbé. J'eus beau regarder, je ne le voyais pas; je sentis ma sottise.—Il est sorti, reprit-elle; et, affectant de jeter un peu son drap, en se plaignant de la chaleur, elle me découvrit une cuisse extrêmement blanche, sur le haut de laquelle un bout de chemise paraissait mis exprès pour empêcher mes regards d'aller plus loin, ou plutôt à dessein d'exciter ma curiosité. J'entrevis pourtant quelque chose de vermeil qui me mit dans un trouble dont elle reconnut le motif. Elle recouvrit adroitement l'endroit qui avait fait tout l'effet qu'elle espérait. Je lui pris la main, qu'elle m'abandonna sans résistance; je la baisai avec transport; mes yeux étaient enflammés, les siens brillants et animés. Les choses se disposaient à merveille; mais il était écrit que, malgré les plus belles occasions, je ne serais pas heureux. Une maudite femme de chambre arriva dans le temps qu'on n'avait pas besoin d'elle. Je lâchai vite la main, la soubrette entra en riant comme une folle; elle se tint un moment à la porte, pour se dédommager, par l'abondance de ses éclats, de la gêne que la présence de sa maîtresse allait lui faire.—Qu'avez-vous donc? lui dit Mme Dinville d'un air sec.—Ah! madame, répondit-elle, monsieur l'abbé…—Eh bien, qu'a-t-il fait? reprit sa maîtresse. Dans le moment rentre l'abbé en se cachant le visage avec son mouchoir. Les ris de la suivante augmentèrent à sa vue.—Qu'avez-vous donc? lui demanda Mme Dinville.—Regardez mon visage, répondit-il, et jugez de l'ouvrage de Mlle Suzon.—De Suzon? reprit Mme Dinville en éclatant à son tour.—Voilà ce que coûte un baiser, poursuivit-il froidement; ce n'est pas l'acheter trop cher, comme vous voyez. L'air aisé avec lequel l'abbé nous parlait de son malheur me fit rire comme les autres. Il soutint sur le même ton les railleries peu ménagées de Mme Dinville. Elle s'habilla: l'abbé, malgré le mauvais état de son visage, fit le coquet à la toilette, contrôla la coiffure et divertit madame, qui riait de ses balivernes. La suivante pestait contre ses corrections, et moi je riais de la figure du petit homme. Allons dîner.

Nous étions quatre à table, Mme Dinville, Suzon, l'abbé et moi. Qui fit une sotte figure? Ce fut moi, quand je me trouvai vis-à-vis de Suzon; l'abbé, qui était à son côté, faisait bonne mine à mauvais jeu, et voulait persuader à madame Dinville que ses traits railleurs n'étaient pas capables de le déconcerter. Suzon n'était guère moins confuse. Je voyais pourtant dans ses regards furtifs qu'elle aurait voulu que nous eussions été seuls. Sa vue m'avait encore rendu infidèle à Mme Dinville, et je désirais sortir de table pour essayer de nous dérober. Le dîner fini, je fis signe à Suzon: elle m'entendit, et sortit. J'allais la suivre; Mme Dinville m'arrêta, en m'annonçant que je lui servirais d'écuyer à la promenade. Se promener à quatre heures après midi dans l'été, cela parut extravagant à l'abbé; mais ce n'était pas pour lui plaire qu'elle le faisait. Elle ne voulait pas exposer le teint de l'abbé à l'ardeur du soleil; aussi prit-il le parti de rester. J'aurais bien voulu ne pas suivre Mme Dinville, pour courir vers Suzon; mais je me crus obligé de sacrifier mon envie à la déférence dont je devais payer l'honneur qu'on me faisait.

Suivis des yeux par l'abbé, qui se pâmait de rire, nous marchions avec une gravité concertée au milieu des parterres, sur lesquels le soleil dardait ses rayons. Mme Dinville ne leur opposait qu'un simple éventail, et moi l'habitude. Nous fîmes plusieurs tours avec une indifférence qui désespérait l'abbé. Je ne pénétrais pas encore le dessein de la dame, et je ne concevais pas comment elle pouvait résister à une chaleur que je trouvais insupportable. Ma qualité d'écuyer me pesait, et j'y aurais volontiers renoncé: mais j'ignorais les fonctions de cet emploi, et on m'en réservait une qui devait me consoler de l'ennui de la première.

L'abbé s'étant retiré, nous nous trouvâmes au bout de l'allée. Mme Dinville gagna un petit bosquet dont la fraîcheur nous promettait une promenade charmante, si nous y restions. Je le lui dis.—Soit, me répondit-elle, en cherchant à pénétrer dans mes yeux si je n'étais pas au fait du motif de sa promenade. Elle n'y vit rien. Je ne m'attendais pas au bonheur qui m'était préparé. Elle me serrait affectueusement; et, penchant sa tête près de mon épaule, approchait son visage si près du mien que j'aurais été un sot si je n'y eusse pris un baiser, on me laissa faire, je réitérai; même facilité, j'ouvris les yeux. Oh! pour le coup, dis-je, c'est une affaire faite; nous n'aurons pas ici d'importuns. Ayant pénétré ma pensée, nous nous engageâmes dans un labyrinthe dont l'obscurité nous dérobait aux yeux des plus clairvoyants. Elle s'assit à l'abri d'une charmille; j'en fis autant, et me mis à côté d'elle. Elle me regarda, me serra la main et se coucha. Je crus que l'heure du berger allait sonner, et déjà je préparais l'aiguille, quand tout à coup elle s'endormit. Je crus d'abord que ce n'était qu'un assoupissement qu'il me serait facile de dissiper; mais voyant qu'il augmentait, je me désespérais d'un sommeil qui me devenait suspect. Encore, disais-je, si elle avait satisfait mes désirs, je lui pardonnerais! Mais s'endormir au moment du triomphe, je ne pouvais m'en consoler. Je l'examinais avec douleur: elle avait les mêmes habits que la veille; sa gorge était découverte, elle y avait mis son éventail, qui, suivant les mouvements du sein, se soulevait assez pour m'en laisser voir la blancheur et la régularité. Pressé par mes désirs je voulais la réveiller: mais je craignais de l'indisposer et de perdre l'espoir dont son réveil me flattait encore. Je cédai à la démangeaison de porter la main sur sa gorge. Elle dort trop pour se réveiller, disais-je. Quand elle se réveillerait, mettons les choses au pis, elle me grondera, voilà tout! Essayons. Je portai une main tremblante sur un téton, tandis que je regardais son visage, prêt à finir au moindre signe qu'elle ferait; elle n'en fit pas, je continuai. Ma main ne frisait pour ainsi dire que la superficie de son sein, comme une hirondelle qui rase l'eau en y trempant ses ailes. Bientôt j'ôtai l'éventail, je pris un baiser: rien ne la réveilla. Devenu plus hardi, je changeai de posture, et mes yeux, animés par la vue des tétons, voulurent descendre plus bas. Je mis la tête aux pieds de la dame, et, le visage contre terre, je cherchai à pénétrer dans le pays de l'amour; mais je ne vis rien. Ses jambes croisées et sa cuisse droite collée sur sa gauche mettaient mes regards en défaut. Ne pouvant voir, je voulus toucher. Je coulai la main sur la cuisse et j'avançai jusqu'au pied du mont. Déjà je touchais à l'entrée de la grotte, et je croyais y borner mes désirs. Parvenu à ce point, je ne m'en trouvai que plus malheureux. J'aurais voulu rendre mes yeux participants des plaisirs de ma main; je la retirai, et je me mis à ma place pour examiner de nouveau le visage de ma dormeuse. Il n'était point altéré; le sommeil semblait avoir versé sur elle ses pavots les plus assoupissants. J'entrevoyais cependant un œil dont le clignotement m'inquiétait. Je m'en défiais, et si dans l'instant il se fût fermé, peut-être me serais-je contenté de ce que j'avais fait; mais l'immobilité de cet œil suspect me rendit la confiance. Je retournai à mon poste inférieur, et commençai à lever doucement le jupon. Elle fit un mouvement, je la crus réveillée. Je me retirai précipitamment, et, le cœur saisi de frayeur, je me remis à ma place sans oser la regarder; mais cette contrainte ne fut pas longue; mes yeux retournèrent sur elle; je reconnus avec plaisir que le mouvement qu'elle avait fait ne venait pas de son réveil, et je remerciai la fortune de mon heureuse situation. Ses jambes étaient décroisées, son genou droit élevé, et le jupon tombé sur son ventre, et je vis ses cuisses, ses jambes, sa motte, son con! Ce spectacle me charma. Un bas, proprement tiré, noué, sur le genou, avec une jarretière feu et argent, une jambe faite au tour, un petit pied mignon, une mule, la plus jolie du monde, des cuisses, ah! des cuisses dont la blancheur éblouissait, rondes, douces, fermes, un con d'un rouge de carmin entouré de petits poils plus noirs que le jais, et d'où sortait une odeur plus douce que celle des parfums les plus délicieux! J'y mis le doigt, je le chatouillai un peu; le mouvement qu'elle avait fait ayant écarté ses jambes, j'y portai aussitôt la bouche en tâchant d'y enfoncer la langue. Je bandais d'une extrême force. Ah! les comparaisons l'exprimeraient mal! Rien ne put alors m'arrêter: crainte, respect, tout disparut. En proie aux désirs les plus violents, j'aurais foutu la sultane favorite en présence de mille eunuques, le cimeterre nu, et prêts à laver mes plaisirs dans mon sang. J'enconnai Mme Dinville sans m'appuyer sur elle, crainte de la réveiller. Appuyé sur mes deux mains, je ne la touchais qu'avec mon vit; un mouvement doux et réglé me faisait avaler à longs traits le plaisir: je n'en prenais que la fleur.

Les yeux fixés sur ceux de ma dormeuse, je collai de temps à autre ma bouche sur la sienne: La précaution que j'avais prise de m'appuyer sur mes mains ne tint pas contre mon ravissement. Plus d'attention, je me laissai tomber sur elle; il ne fut plus en mon pouvoir de faire autre chose que la serrer et la baiser avec fureur. La fin du plaisir me rendit l'usage de mes yeux, que le commencement m'avait ôté; elle me rendit le sentiment que j'avais perdu: je ne le recouvrai que pour avoir des transports de Mme Dinville que je n'étais plus en état de partager. Elle venait de croiser les mains sur mes fesses, et, élevant le derrière, qu'elle remuait avec vivacité, m'attirait sur elle de toute sa force. J'étais immobile, et je lui baisais encore la bouche avec un reste de feu que le sien commençait à rallumer.—Cher ami, me dit-elle à demi-voix, pousse encore un peu, ah! ne me laisse pas en chemin. Je me remis au travail avec une ardeur qui surpassa la sienne, car, à peine eus-je donné cinq ou six coups, qu'elle perdit connaissance. Plus animé que jamais, je doublai le pas, et, tombant sans mouvement dans ses bras, nous confondîmes nos plaisirs dans nos embrassements. Revenus de notre extase, quand je me retirai, ce ne fut pas sans confusion. Je baissais la vue, la dame avait les yeux tournés sur moi et m'examinait. J'étais sur mon séant; elle me passa une main sur le col, me fit recoucher sur l'herbe, et porta l'autre main à mon vit: elle se mit à le baiser.—Que veux-tu donc faire, grand innocent? me dit-elle; as-tu peur de me montrer un vit dont tu te sers si bien? Te cachai-je quelque chose, moi? Tiens, vois mes tétons, baise-les; mets cette main-là dans mon sein, bon; et celle-ci, porte-la à mon con, à merveille! Ah! fripon, que tu me fais de plaisir! Animé par ses caresses, j'y répondais avec ardeur; mon doigt s'acquittait bien de sa fonction: elle roulait des yeux passionnés et soupirait beaucoup; ma cuisse droite était passée dans les siennes; elle la serrait avec tant de plaisir que, se laissant tomber sur moi, elle m'en donna des preuves parlantes.

Mon vit avait repris toute sa roideur, mes désirs renaissaient avec une nouvelle vivacité. Je me mis à mon tour à l'embrasser, à la serrer dans mes bras. Elle ne me répondait que par des baisers. J'avais toujours le doigt dans son con; je lui écartai les jambes en regardant ce charmant endroit avec complaisance. Ces approches du plaisir sont plus piquantes que le plaisir même. Est-il possible d'imaginer quelque chose de plus délicieux que de manier, que de considérer une femme qui se prête à toutes les postures que notre lubricité peut inventer? On se perd, on s'abîme, on s'anéantit dans l'examen d'un joli con, on voudrait n'être qu'un vit pour pouvoir s'y engloutir. Pourquoi n'a-t-on pas la prudence de s'en tenir à ce charmant badinage? L'homme, insatiable dans ses désirs, en forme de nouveaux dans le sein des plaisirs mêmes; plus les plaisirs qu'il goûte sont vifs, plus les degrés qu'ils font naître sont violents. Découvrez une partie de votre gorge à votre amant, il veut la voir tout entière; montrez-lui un petit téton blanc et dur, il veut le toucher: c'est un hydropique dont la soif s'accroît en buvant; laissez-le lui toucher, il voudra le baiser; laissez-lui porter la main plus bas, il voudra y porter son vit: son esprit ingénieux à forger de nouvelles chimères, ne lui laissera pas de repos qu'il ne vous l'ait mis. S'il vous le met, qu'arrive-t-il? Semblable au chien de la fable, il lâche l'os pour prendre l'ombre, il perd tout en voulant tout avoir. Tout cela est excellent, mais, après tout, il en faut toujours revenir au proverbe: Vit bandant n'a point d'arrêt; et moi-même qui prêche ici comme un docteur, hélas! si le ciel l'avait voulu, je serais le premier à faire le contraire de ce que je dis. S'il se présentait une femme dans l'attitude où j'avais mis madame Dinville, les jambes écartées, me montrant un con rouge et vermeil, où il ne tiendrait qu'à moi de me plonger dans la source des plaisirs, m'amuserai-je à lanterner, à baisoter, à chatouiller, à la foutaise, enfin? Non, parbleu! je la foutrais sonica. Jugez, si je fus longtemps à coniller autour de ma fouteuse. Je l'enconnai vigoureusement; elle, vive et infatigable, m'embrassa en répondant avec un mouvement égal aux coups que je lui donnais. J'avais les mains croisées sous ses fesses; elle avait les siennes croisées sur les miennes; je la serrais avec transport, elle me serrait de même; nos bouches étaient collées l'une sur l'autre; elles étaient deux cons, nos langues se foutaient; nos soupirs poussés et confondus l'un dans l'autre, nous causaient une douce langueur qui fut bientôt couronnée par une extase qui nous enleva, qui nous anéantit.

On a raison de dire que la vigueur est un présent du ciel. Libéral envers ses fidèles serviteurs, il consent que leurs rejetons participent à cette libéralité, et que la force génitale soit héréditaire, et passe des moines à leurs enfants: c'est le seul patrimoine qu'ils laissent. Hélas! je l'ai promptement dissipé ce patrimoine! Mais n'anticipons pas sur les événements; retarder le récit de son malheur, c'est en adoucir le sentiment.

Toute l'étendue du don du ciel m'était nécessaire pour sortir à mon honneur de l'aventure où j'étais engagé. Si j'avais à faire à forte partie je pouvais sans vanité m'appliquer les paroles du Cid:

Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées