A l'ombre de l'union qui régnait entre Françoise et le curé, croissait une fille, soi-disant nièce du curé, mais qui lui appartenait de plus près que par la qualité de nièce. C'était une grosse joufflue, un peu picotée de petite vérole, fort blanche, et une gorge adorable; un nez tirant sur celui du curé, aux rubis près, qu'elle n'avait pas encore, mais beaucoup de dispositions pour en avoir un jour; des yeux petits, mais ardents; il n'aurait tenu qu'à elle de passer pour rousse, si elle n'avait pas su que cette couleur était proscrite et que le blond est plus séant pour les belles; comme elle croyait l'être, elle en prenait les attributs. Ce n'est pas que le blond ou le roux eussent fort inquiété certain grand coquin d'écolier de philosophie qui venait quelquefois passer huit ou dix jours au presbytère, moins par amitié pour le curé que pour sa charmante nièce, que le maraud serrait de près, et de si près que… Mais il n'est pas encore temps de raconter ce qui m'arriva à ce sujet.
Mademoiselle Nicole (c'était le nom de cette aimable personne), telle que je viens de vous la présenter, était l'objet des tendres vœux de tous les pensionnaires. Les externes voulaient aussi s'en mêler; les grands étaient assez bien reçus, les petits fort mal. Je n'étais pas des plus grands, par malheur pour moi. Ce n'est pas que je n'eusse plusieurs fois tenté de pousser ma pointe auprès de cette pouponne, mais mon âge parlait contre moi. Plus je protestais que je n'étais jeune que par la figure, moins on me croyait; et pour finir de me désespérer, on confiait mes entreprises amoureuses à Mme Françoise, qui les confiait à M. le curé, et celui-ci ne me ménageait pas. J'enrageais d'être petit, car je voyais bien que c'était là la cause de mes malheurs.
La difficulté de réussir auprès de Nicole m'avait dégoûté. Des rebuts de la part de la nièce, des étrivières de la part du curé, il n'y avait pas moyen d'y tenir. Tout cela n'avait pas éteint mes désirs; ils n'étaient que cachés, la présence de Nicolle les ralluma. Il ne leur manqua plus qu'une occasion d'éclater; elle ne tarda pas à venir, l'ordre des faits exige que cette aventure n'aille qu'à son tour, et son tour n'est pas encore venu: c'est celui de Mme Dinville.
Je n'avais pas oublié que cette dame m'avait fait promettre d'aller dîner avec elle le lendemain. Je me couchai, résolu à lui tenir parole, et on juge bien que le jour ne changea rien à ma résolution. Si on me demandait si c'était véritablement pour Mme Dinville que je voulais aller au château, à cela je ne saurais que répondre. En général, je dirais que l'idée du plaisir m'y conduisait; mais je sentais que ce plaisir, présenté par Suzon, me serait plus sensible que si je le recevais de Mme Dinville. L'espoir d'y trouver ma Suzon n'était pas sans vraisemblance; voici comme je raisonnais: Pourquoi m'a-t-on mis chez M. le curé? C'est parce que le père Polycarpe s'est douté que Toinette m'a donné une leçon qui n'est pas de son goût; et c'est dans la crainte que je m'accoutumasse à ces leçons, qu'il a jugé à propos de me mettre ici. Toinette a bien vu autre chose de la part du père; elle a donc pour le moins autant de raisons d'éloigner Suzon du moine, que le moine en a eu de m'éloigner de Toinette. Si Suzon est au château, il y a de petits bois dans le jardin: je l'engagerai à y venir. La petite friponne est amoureuse, elle m'y suivra; je la tiendrai à l'écart, nous serons seuls, nous n'aurons rien à craindre. Ah! que de plaisirs je vais goûter! Ces agréables idées me conduisirent jusqu'au château. J'entrai.
Tout était calme chez Mme Dinville. Je ne trouvai personne sur mon passage, ce qui me fit traverser plusieurs appartements. Je n'entrais dans aucun sans sentir mon cœur agité par l'espoir de voir Suzon et la crainte de ne pas la trouver. Elle sera dans celui-ci, disais-je; Ah! je vais la voir: personne; dans un autre de même. J'arrivai ainsi jusqu'à une chambre dont la porte était fermée, mais la clef y était. Je n'étais pas venu si loin pour reculer, j'ouvris: ma hardiesse fut un peu déconcertée à la vue d'un lit où je jugeai qu'il devait y avoir quelqu'un couché. Je me retirais, quand j'entendis une voix de femme demander qui c'était, et en même temps je reconnus Mme Dinville. Je me disposais à sortir, mais sa gorge m'en ôta le pouvoir.—Eh! c'est mon ami Saturnin, s'écria-t-elle; viens donc m'embrasser, mon cher enfant. Aussi hardi après ces paroles que j'étais timide auparavant, je me précipitai dans ses bras. J'aime, me dit-elle d'un air de satisfaction, après m'être acquitté d'un devoir où le cœur avait eu plus de part que la politesse, j'aime qu'un jeune garçon obéisse ponctuellement. A peine eut-elle achevé ces mots que je vis sortir d'un cabinet de toilette un petit homme à figure minaudière qui écorchait d'un ton de fausset l'air d'une chanson nouvelle alors; il en marquait la cadence par des pirouettes qui répondaient à merveille aux bizarres accents de sa voix. A la brusque apparition de cet Amphion moderne,—c'était un abbé,—je rougis pour Mme Dinville des marques indiscrètes de bienveillance qu'elle venait de me donner, et, pour mon propre compte, du motif de celles dont j'avais payé les siennes; mais je me vengeai bientôt du trouble qu'il venait de me causer par le jugement que je portai sur lui. La situation où l'on se trouve influe souvent sur la façon de penser. Je ne doutai pas que mon arrivée imprévue n'eût dérangé une partie qui ne souffre de tiers qu'à titre d'importun. Pouvais-je, en effet, penser qu'un homme pût se trouver seul avec une femme sans lui faire ce que j'aurais fait moi-même?
Craignant qu'il n'eût pénétré le sujet de ma visite, je n'osais pas le regarder. Si la curiosité m'excitait à l'envisager, la crainte de rencontrer sur son visage quelque sourire malin, me faisait baisser la vue aussitôt. Je n'y trouvai pourtant pas ce que je craignais, et perdant l'habitude de le regarder comme un témoin redoutable, je ne vis en lui qu'un importun fait pour gêner les plaisirs dont mon imagination se repaissait.
Je l'examinais avec attention, et, réfléchissant sur sa qualité d'abbé, j'en cherchais dans sa personne des marques justificatives. J'avais sur le mot abbé des idées extrêmement bornées, m'imaginant que tous les abbés devaient être faits comme M. le curé ou comme M. le vicaire; et j'avais peine à concilier l'air bonhomme que je leur connaissais avec les pétulantes extravagances de celui que j'avais devant moi.
Ce petit Adonis, nommé l'abbé Fillot, était le receveur des tailles de la ville voisine, homme fort riche, Dieu sait aux dépens de qui. Il revenait de Paris, ainsi que la plupart des sots de sa trempe, plus chargé de fatuité que de doctrine. Il avait accompagné Mme Dinville à sa campagne, dans l'intention de la réjouir. Écolier, abbé, tout était bon pour elle.
La dame sonna, on vint: c'était Suzon. Mon cœur tressaillit à sa vue; j'étais charmé que mes conjectures se trouvassent aussi heureuses. Elle ne m'aperçut pas d'abord, parce que j'étais caché par les rideaux du lit, sur lequel Mme Dinville m'avait fait asseoir, situation que, par parenthèse, M. l'abbé commençait à ne pas trouver à son gré. Il avait peine à souffrir la petite liberté que Mme Dinville me donnait, et je voyais qu'il taxait de mauvais goût la complaisance qu'elle me témoignait.
Suzon s'avança, elle me vit. Dans le moment, ses belles joues s'animèrent des plus vives couleurs; elle baissa les yeux, l'agitation lui coupa la parole. J'étais dans un état peu différent du sien, excepté qu'elle baissait les yeux, et que les miens étaient fixés sur elle. Les charmes de Mme Dinville, dont elle ne me ménageait pas la vue, sa gorge, ses tétons et les autres parties de son corps, dont un drap jaloux dérobait, à la vérité le spectacle à mes yeux, mais n'en rendait la peinture que plus vive à mon imagination, tout cela avait fait dans mon cœur des impressions qui tournèrent à l'instant au profit de Suzon. Mais la réflexion corrigea bientôt un sentiment trop précipité et me ramena, non pas tout à coup, à mon caractère dominant.