Quelle foule de réflexions pour ces lecteurs dont le tempérament froid et glacé n'a jamais ressenti les fureurs de l'amour! Faites-les, messieurs, ces réflexions; donnez carrière à votre morale; je vous laisse le champ libre, et ne veux vous dire qu'un mot. En bandant aussi fort que je bandais, vous foutriez, quoi? le diable!

J'allais répéter un aussi charmant exercice, quand nous fûmes interrompus par un bruit sourd qui partait de ma chambre. Toinette, qui comprit de quoi il s'agissait, se leva en criant au père de finir. Elle se rhabilla aussitôt, me dit de me remettre sous le lit et courut pour empêcher que les choses ne fussent poussées plus loin.

A peine eut-elle le dos tourné, que je volai au trou. J'aperçus le moine qui tenait dans ses bras Suzon qui s'était rhabillée, mais dont le cotillon et la chemise étaient levés. Le froc du moine l'était aussi, et je jugeai que le bruit ne venait que de l'extrême grosseur du membre de sa révérence, qui faisait sans doute des efforts inutiles pour le faire entrer dans un endroit qui n'était pas fait pour lui. Le débat finit à l'aspect de Toinette qui fondit sur les combattants, arracha Suzon des bras de l'incestueux célestin, et lui donna, avec deux ou trois soufflets, la liberté de sortir. Il semblait que l'action vigoureuse que Toinette venait de faire l'eût épuisée, et qu'il ne lui restât plus assez de force pour marquer son mécontentement au père Polycarpe: elle le regardait tout essoufflée. Un moine ne manque guère d'impudence; cependant celle du père ne tint pas contre la honte d'avoir été pris en flagrant délit, peut-être contre la crainte des reproches dont il croyait que Toinette allait l'accabler, ou plutôt contre l'idée d'infamie dont il croyait qu'un moine devait être noté, quand il entreprenait d'exploiter une fille sans en venir à bout. Il rougissait, il pâlissait, et n'osait presque regarder Toinette qui, de son côté, paraissait agitée des mêmes mouvements. Moi, de mon trou, je les examinais attentivement et m'attendais à être bientôt spectateur de quelque crise violente; je le craignais. Que je les connaissais peu l'un et l'autre! Le moine paraissait confus, mais il ne débandait pas: un moine débande-t-il jamais? Toinette paraissait furieuse, mais elle regardait le vit du moine. Son faible était toujours de sacrifier toute sa colère à cette vue; mon exemple devait m'avoir préparé à lui voir une pareille indulgence pour le père. Le raccommodement fut bientôt fait. Le moine s'approcha d'elle, et j'entendis qu'il lui disait, en lui mettant en main son joyeux aiguillon: Si je n'ai pas pu foutre la fille, du moins je foutrai la mère. Oh! pour cette insulte, Toinette était toujours prête à la lui pardonner; elle s'offrit même de bonne grâce pour victime à la fureur amoureuse du moine; il la saisit, il l'embrassa, et, tombant l'un sur l'autre sur les débris de mon lit, ils scellèrent leur réconciliation par une copieuse décharge; du moins j'eus lieu de le juger aux transports du père et aux serrements du cul de Toinette.

Pendant ce temps-là, allez-vous demander, que faisait ce petit bougre de Saturnin? Se contentait-il de regarder comme un sot par le trou, sans se joindre du moins en idée aux caresses des deux champions? Belle demande! Saturnin était nu, il était encore en feu des caresses que Toinette lui avait faites; le spectacle qu'il avait devant les yeux l'échauffait encore: que vouliez-vous qu'il fît? Il se branlait: il enrageait de voir le moine sur Toinette, sans pouvoir en tirer sa part, et le petit coquin déchargeait au moment où sa mère serrait le cul et où le père se pâmait. Vous voilà instruit; revenons à nos gens.

—Eh bien, dit le moine, trouves-tu que je fasse cela aussi bien que Saturnin?—Que Saturnin! répondit-elle; moi, j'ai fait quelque chose avec Saturnin? Bon! le petit fripon n'a-t-il pas été se cacher sous le lit où il est encore? Mais, patience; laissez venir Ambroise, les étrivières ne lui manqueront pas; il les aura, et de la bonne façon! J'écoutais ce colloque: jugez s'il dut me faire plaisir! Redoublant mon attention, j'entendis le père qui répliquait: Là, là, Toinette, ne nous fâchons pas; vous savez qu'il ne doit pas toujours demeurer ici; il est assez grand à présent, n'est-il pas vrai? Je veux l'emmener quand je partirai.—Mais, reprit Toinette, vous ne songez pas que si ce petit coquin restait ici, nous ne pourrions plus rien faire? Cela babille, et je me doute qu'il nous a découverts. Justement! poursuivit-elle en voyant le trou de la cloison. Ah! mon Dieu! je n'avais pas encore remarqué ce trou. Il aura tout vu par là, le petit chien! Je jugeai qu'elle allait venir vérifier son doute, et vite je me refourrai sous le lit, d'où je ne sortis plus, quelque envie que j'eusse d'entendre le reste d'une conversation qui m'intéressait si fort. Je me tins coi, et j'attendis avec impatience le résultat de leurs discours. Je n'attendis pas longtemps. On vint me tirer de ma prison; je tremblais que ce ne fût Ambroise. S'il m'avait vu là, quelle scène pour moi! C'était Toinette qui m'apportait mes habits, et qui me dit de m'habiller au plus tôt. Je ne la regardais que de travers, après ce que je lui avais ouï dire à mon sujet. Je me hâtai de faire ce qu'elle me disait en bravant ses menaces. Elle s'habillait aussi, et se mettait même sur son propre. J'eus bientôt fait de mon côté, et elle du sien.—Allons, Saturnin, me dit-elle, venez avec moi. Force me fut de la suivre. Où me mena-t-elle? Chez M. le curé.

La vue du presbytère me fit trembler. Le pasteur me visitait souvent le derrière, chose que, par parenthèse, il ne haïssait pas, et je craignais fort que ce ne fût encore pour lui procurer le même divertissement que l'on me menait chez lui. Je n'osais pas tout à fait laisser voir mes craintes à Toinette. Si elle sent que j'ai peur, me disais-je, elle réveillera le chat qui dort, et ne manquera pas de saisir l'occasion. Mais pourquoi m'amène-t-elle ici? je n'en sais rien; faisons de nécessité vertu: entrons toujours.

J'entrai, et j'en fus quitte pour la peur; car Toinette, en me présentant au saint homme, le pria de vouloir me garder pendant quelques jours chez lui. L'expression de quelques jours me rassura. Bon! dis-je en moi-même, et quand ces quelques jours seront passés, le père Polycarpe m'emmènera avec lui. Plein de cet espoir, je me familiarisais plus aisément avec ma retraite, sur le motif de laquelle je n'osais réfléchir sans être saisi de douleur. Suzon, chère Suzon, je te perdrai donc pour toujours? m'écriai-je dans un coin de la salle où je m'étais d'abord retiré par frayeur et où je restais par goût, parce que j'y rêvais à mon aise. A quoi? A Suzon. L'agitation où j'étais depuis quelques heures ayant suspendu ce que je sentais pour elle, quand je fus revenu à moi-même, son idée m'occupa tout entier. Le cœur me saignait quand je pensais que j'allais la perdre. Mon imagination se repaissait de tous ses charmes, parcourait les beautés de son corps, ses cuisses, ses fesses, sa gorge, ses petits tétons blancs et durs, que j'avais baisés tant de fois. Je me rappelai le plaisir que j'avais eu avec elle, et, pensant à celui que j'avais pris avec Toinette: Qu'eût-ce donc été, disais-je, si je l'eusse goûté sur Suzon! Je me suis pâmé sur Toinette, je serais mort sur Suzon. Ah! je n'aurais pas de regret à la vie, si je la perdais dans ses bras. Mais que sera-t-elle devenue? Exposée aux fureurs de Toinette, elle va mourir de chagrin. Peut-être pleure-t-elle à présent, peut-être me maudit-elle. Suzon pleure, et j'en suis cause; Suzon me maudit, elle jure de me haïr. Pourrai-je vivre si elle me hait, moi qui l'adore, moi qui souffrirais tout pour lui épargner le moindre chagrin? Hélas! elle prévoyait notre malheur et c'est moi qui l'y ai plongée! Telles étaient les pensées qui m'agitaient alors; j'étais dans une mélancolie dont je ne sortis qu'au son d'une clochette qui m'avertit qu'on avait servi le souper; on vint m'appeler. Laissons pour un moment Suzon; nous la retrouverons toujours; elle joue un rôle assez important dans ces mémoires. Allons prendre un repas et faisons connaître quelques bévues des originaux avec qui j'étais; commençons par le curé.

M. le curé était une de ces figures qu'on ne saurait regarder sans avoir envie de rire; haut de quatre pieds, le visage large d'un demi et enluminé d'un rouge foncé qui ne lui venait pas de boire de l'eau; un nez épaté, surmonté de rubis, de petits yeux noirs et vifs ombragés d'épais sourcils; un front petit, le poil frisé comme un barbet; joignez-y un air goguenard et malin, voilà M. le curé. Avec cela le coquin avait de bonnes fortunes; plus d'une m'en aurait encore dit des nouvelles dans le village. Il cultivait volontiers la vigne du Seigneur; il faisait le petit célestin. Ces magots-là sont d'ordinaire de vigoureux sires à ce jeu, et notre curé ne manquait pas, je crois, de ces talents, qui valent mieux qu'une belle figure, quand il est permis de les faire valoir.

Passons au second cartouche du tableau célestin de la maison du curé, et disons un mot de sa respectable gouvernante.

Madame Françoise était une vieille sorcière plus maligne qu'un vieux singe, plus méchante qu'un vieux diable. Otez cela, c'était la bonté même. Son visage portait bien cinquante bonnes années. La coquetterie est de tout pays et de toute condition: la vieille ne s'en donnait pas trente-cinq. Mais, malgré ses discours, elle était canonique, et si canonique, que, depuis quinze ans qu'elle était au service de M. le curé, elle l'avait garanti des retraites incommodes qu'il avait coutume de faire au séminaire, au moins deux ou trois fois chaque lustre, disgrâces qui avaient dégoûté le patron de la jeunesse; et quoique la dame Françoise eût les yeux bordés de rouge, le nez barbouillé de tabac, la bouche fendue jusqu'aux oreilles, et qu'elle n'eût plus dans cette bouche que quelques dents mal assurées, M. le curé, par reconnaissance pour ses services passés, ne démentait en rien son estime et, qui plus est, ses caresses pour elle. Madame Françoise était surintendante de la maison; tout passait par ses mains, jusqu'à l'argent des pensionnaires qui n'en sortait guère. Elle ne parlait jamais du curé qu'en nom collectif; apportait-on de quoi dire une messe:—Nous vous la dirons! Donnait-on quelque chose de moins:—A ce prix nous n'en disons pas!—Eh! Mme Françoise (madame gros comme le bras: elle se serait offensée en cette honorable qualité), eh! madame Françoise, je n'ai pas davantage!—Séant; comment donc, vous croyez apparemment qu'on nous donne cela! il faut du vin, des cierges; et notre peine, la comptez-vous pour rien?