SECONDE PARTIE
J'entre dans une nouvelle carrière. Destiné par mon état à grossir le nombre des pourceaux sacrés que la piété des fidèles nourrit dans l'aisance, la nature m'avait donné les plus belles dispositions pour cet état, et l'expérience avait déjà commencé à perfectionner ses présents.
La sincérité n'a plus besoin de faire son éloge pour persuader. Il se trouve pourtant des faits hors de la règle ordinaire: tels sont ceux que je vais rapporter. Si la vraisemblance n'y est pas ménagée, c'est que ce ne sont pas ici de ces jeux de l'imagination que l'on compasse, que l'on manie avec adresse pour ménager la crédulité du lecteur, mais qu'ils sont vrais, et que la vraisemblance ne porte pas toujours le caractère de la vérité. Dois-je craindre, après tout, que l'on trouve étrange de voir des moines scélérats, débauchés, corrompus, qui croient qu'on est assez honnête homme quand on n'est pas reconnu pour fripon; qui, sous le masque de la religion dont ils se jouent, rient de la crédulité du peuple, et font de tout ce qu'elle condamne l'objet de leurs occupations? Non, c'est l'usage. Les cordeliers, les carmes, les minimes, me justifient assez. On en sait mille histoires, sans celles que nous ignorons.
Qu'on me permette de réfléchir un peu sur la vie que nous menions, et de démontrer à quel point les moines sont corrompus. Quelles raisons assez puissantes ont pu rassembler dans le cloître tant de caractères différents? La paresse, la paillardise, le mensonge, la lâcheté, la perte des biens et de l'honneur.
Pauvres gens, qui croyez que c'est la religion qui peuple les cloîtres, que ne pouvez-vous en pénétrer l'intérieur? Indignés de leur iniquité, vous en rougiriez et vous apprendriez à les mépriser; Levons le bandeau qui vous couvrait les yeux. Dites-moi, vous qui avez connu le père Chérubin, cet homme qui ne respire que le plaisir, vous, dis-je, qui l'avez connu avant qu'il fût moine, comment vivait-il? Il ne se couchait pas qu'il n'eût sablé dix bouteilles du meilleur vin, et souvent le jour le trouvait enterré sous la table parmi les débris du souper. Il a quitté le monde, Dieu l'a illuminé de sa grâce; il lui a montré le bon chemin. Je n'examine pas si c'est le ciel ou ses créanciers qui ont fait ce miracle; mais sachez que le père Chérubin tiendrait encore tête aux plus intrépides buveurs; il boirait et mangerait le revenu du couvent.
Voilà le père Chérubin: tel vous l'avez connu, tel il est encore. Et le père Modeste, que vous avez vu parmi vous tout bouffi d'arrogance et d'amour-propre, son caractère est-il refondu depuis qu'il a le corps ceint d'un triple cordon? Vous le croyez! Moi qui le connais, je vous garantis le contraire. S'il parle, Bourdaloue près de lui ne fait que bégayer. Plus subtil que saint Thomas, il perce, raisonne, entend, pénètre. A son avis, le père Modeste est un phénix; au vôtre, c'est un sot; au mien, c'en est un encore. Voyez-vous le père Boniface, ce madré furet, qui penche dévotement la tête, qui tourne vers la terre des yeux mortifiés, qui semble, en marchant, composer avec le ciel? Évitez-le, c'est un serpent qui se glisse; il monte chez vous: veillez votre femme, serrez les filles, éloignez les garçons. Bougre, bardache, fouteur; il est entré, il est sorti; tâtez-vous le front: tout est foutu, tout est enculé. Vous avez fait connaissance avec le père Hilaire, serrez bien les cordons de votre bourse, vous avez affaire à un fripon. Bientôt aux conversations consolantes il fera succéder des peintures énergiques des besoins du couvent. Nous manquons de tout, vous dira-t-il, nous sommes nourris, couchés comme des chiens; notre maison tombe en ruines. Vous vous laissez attendrir, votre bourse s'ouvre; puisez père Hilaire vous avez trouvé votre dupe; pillez, volez, c'est l'esprit de l'Église.
Que de caractères odieux n'aurais-je pas à tracer, si je peignais ceux de tous les moines! Change-t-on d'inclinations pour changer d'habits? Non; le buveur est toujours ivrogne, le voleur est toujours impudent, et le fouteur est toujours un fouteur. Je dis plus: les passions s'irritent sous le froc; on les porte dans le cœur, l'oisiveté, les renouvelle, l'occasion les augmente. J'ose le dire, les moines sont autant d'ennemis de la société: on pourrait les comparer à ces armées de peuples barbares qui sortirent de leurs marais pour inonder l'Europe. Réunis par l'intérêt, ils se détestent en particulier. Rien n'est mieux ordonné que leur armée; rien ne l'est moins que l'intérieur. Faut-il élire un général, que de factions, que de complots! On crie, on court, on s'agite. S'agit-il de faire quelque incursion dans le monde, d'attenter à la bourse des fidèles, d'inventer quelques nouvelles pratiques de superstition, le même esprit les anime, tous concourent au but général. Dociles aux ordres de leurs supérieurs, ils se rangent sous leurs drapeaux, montent en chaire, prient, exhortent. J'ajouterai à cet éloge des vers dictés par le bon sens et justifiés par une longue expérience:
Tolle autem lucrum, superos et sacra negabunt:
Ergo sibi, non cœlestis, hæc turbat ministrat.
Utilitas facit esse deos, qua nempe remota,