Templa ruent, nec erunt aræ, nec Jupiter ullus.
Sur tout ce que j'avais vu faire aux révérends, étant chez Ambroise, et en dernier lieu sur les galanteries du père Polycarpe et de Toinette, j'avais conçu les idées les plus riantes de l'état monacal. Je croyais que le froc était l'habit sous lequel on eût le plus libre accès dans le temple du plaisir. Mon imagination s'enivrait des chimères agréables qu'on se forgeait. Elle ne s'arrêtait pas dans les bras de Toinette, elle me représentait les plus aimables femmes des lieux où mon sort me conduisit, se disputant la conquête du père Saturnin, prévenant ses désirs par l'attention la plus tendre, et payant ses bontés par les transports les plus vifs et les plus délicieux. On croira facilement qu'étant dans de pareilles dispositions je reçus avec joie l'habit de l'ordre, dont le père prieur (qui s'attacha d'abord à moi avec une affection vraiment paternelle) m'honora dès le lendemain de mon arrivée.
J'avais appris assez de latin de mon curé, qui pourtant n'en savait guère, pour figurer avec honneur dans le noviciat. On me louait de quelques dispositions assez heureuses; en ai-je profité? Hélas! non. A quoi m'ont-elles servi? A être portier; belle avance!
En écrivain fidèle, je me croirais obligé de mener mon lecteur, année par année, jusqu'en théologie; on me verrait novice, puis profès, enfin un vénérable père. J'aurais mille belles choses à lui dire; mais les belles choses ne nous plaisent qu'autant qu'elles nous intéressent. Eh! quel intérêt prendrait-on à voir un penaillon disputer envers et contre tous, mettre le bon sens et la raison à la gêne dans des arguments en baroco, dans des distinctions subtiles que lui-même n'entendrait pas? J'en fais grâce.
Je sens pourtant que je ne saurais passer crûment sur un si long espace de temps sans parler de quelques bagatelles. Mon séjour dans le couvent avait éclairé mes idées: j'y avais appris, malgré moi, que si le plaisir était fait pour les moines, il ne l'était pas pour les moinillons. Me repentant d'avoir fait vœu, et désirant en même temps arriver à la prêtrise, que je regardais comme le terme de mes peines, je me laissais endormir par le prieur, qui me vengeait du mépris que l'on affectait pour moi, parce que j'étais le fils d'un jardinier et que je surpassais les autres par mes études.
L'on m'avait tant de fois reproché ma naissance que j'en étais honteux. Toinette était devenue pour moi un fruit défendu; toujours entourée par les supérieurs, pouvait-elle être accessible à un novice? D'ailleurs, je ne trouvais plus Suzon; elle avait disparu de chez Mme Dinville, après mon entrée chez les célestins. On n'avait appris aucune de ses nouvelles. Sa perte m'avait plongé dans la douleur; je l'aimais, un je ne sais quoi, plus fort que son tempérament, m'attachait à elle. Les lieux où je l'avais vue, où nos cœurs avaient fait le premier essai de l'amour, tout m'attristait. Souvenirs agréables, combien je payais cher votre absence! Devenu sans objet, ces idées ne m'occupaient plus sans douleur.
Mais voilà un garçon bien désœuvré, dira-t-on; à quoi vous occupiez-vous, pauvre Saturnin? Hélas! je me branlais: c'était ainsi que j'oubliais mes peines.
Écarté un jour dans un lieu solitaire, où je me croyais sans témoin, je me dulcifiais avec une indolence voluptueuse. Un coquin de moine m'observait: il n'était pas de mes amis; il parut si brusquement, que les bras me tombèrent de surprise. Je restai dans cet état exposé à la malignité de ses regards. Je me crus perdu; je crus qu'il allait publier mon aventure, et sa façon de m'aborder me donna lieu de craindre.—Ah! ah! frère Saturnin, me dit-il, je ne vous croyais pas capable de faire de pareilles choses. Vous, le modèle du couvent! vous, l'aigle de la théologie! vous…—Eh! morbleu! interrompis-je brusquement, finissons ces éloges ironiques; vous m'avez vu me branler, faites-en fête à tout le couvent, continuai-je; amenez qui vous voudrez, je vous attends à la dixième décharge!—Frère Saturnin, reprit-il de sang-froid, c'est pour votre bien que je vous parle: pourquoi vous branler? Nous avons tant de novices! c'est un amusement d'honnête homme.—Vous vous rangez sans doute dans cette classe, lui dis-je. Tenez, père André, vos discours m'impatientent ainsi que vos éloges. Décampez, ou je vous… La vivacité avec laquelle je parlai lui fit rompre son sérieux. Il éclata de rire, et, me tendant la main: Va, me dit-il, touche là, frère; je ne te croyais pas si bon vivant; ne te branle plus: tu es digne d'un meilleur sort; laisse cette viande creuse, je veux te faire part de quelque chose de plus solide. Sa franchise excita la mienne, je lui tendis la main à mon tour. Je ne suis pas défiant, lui dis-je, quand on agit ainsi; j'accepte vos offres.—Allons, reprit-il, parole d'honneur, tantôt je vous prends à minuit dans votre chambre. Boutonnez votre culotte, ne tirez plus votre poudre aux moineaux; vous en aurez besoin. Je vous quitte: ne sortez qu'après moi; il ne faut pas qu'on nous voie ensemble: cela pourrait nous nuire; à tantôt.
Je demeurai surpris après le départ du moine. Il n'était plus question de se branler; occupé de sa promesse, j'y rêvais sans la comprendre. Que veut-il dire par cette viande dont il veut me régaler! Si c'est quelque novice, je n'en veux pas. Je raisonnais en sot, je n'en avais pas goûté. Lecteur, êtes-vous plus habile que je ne l'étais alors? Oui, dites-vous; n'est-il pas vrai que ce n'est pas un si mauvais morceau? Le préjugé est un animal qu'il faut envoyer paître. Le goût fait tout. Est-il rien de plus charmant qu'un joli giton, blancheur de peau, épaules bien faites, belle chute de reins, fesses dures, rondes, un cul d'un ovale parfait, étroit, serré, propre, sans poil? Ce n'est pas là de ces conasses, de ces gouffres où on entre tout botté. Je te vois, censeur atrabilaire, tu me reproches mon inconstance, en ce que je loue tantôt le con, tantôt le cul. Apprends, nigaud, que j'ai pour moi l'expérience, que j'enfile une femme, quand elle se présente, et que je prends mes ébats avec un beau garçon. Allez à l'école des sages de la Grèce, allez à celle des honnêtes gens de notre temps, vous apprendrez à vivre. Mais mon moine va venir, minuit sonne; on frappe, c'est lui: Bon, marchons, père, je vous suis. Mais où diable me menez-vous?—A l'église.—Vous vous moquez: pour prier Dieu? Serviteur! je vais dormir.—Suivez-moi, morbleu! ne voyez-vous pas que je monte dans les orgues? Nous y voilà!
Savez-vous bien ce que j'y trouvai? une table bien garnie, de bon vin, trois moines, trois novices et une belle fille de vingt ans, jolie comme un ange. Je suivais mon conducteur. Le père Casimir était le chef de la bande joyeuse. Il me reçut bien.—Père Saturnin, me dit-il, soyez le bienvenu. Le père André m'a fait votre éloge: sa protection le justifie. Foutre, manger, rire et boire, telle est ici notre occupation; êtes-vous disposé à en faire autant?—Parbleu! oui, lui répondis-je; s'il ne faut que soutenir l'honneur du corps, je m'en tirerai aussi bien qu'un autre; soit dit, continuai-je, en me tournant du côté de l'assemblée, sans diminuer le mérite de vos révérences.—Vous êtes de nos gens, reprit le père Casimir: placez-vous ici entre cette charmante enfant et moi; çà! décoiffons une bouteille en l'honneur du père: à vous, tope! Et nous voilà à flûter. Et vous, lecteur, que ferez-vous pendant que nous viderons nos bouteilles? Tenez! amusez-vous à lire ce rogaton.