Le discours du père reçut les applaudissements qu'il méritait et qu'il était sûr de recevoir des assistants, en traitant un sujet qui leur était si agréable. On foutit encore, tant en cul qu'en con; on but, on rit et on se sépara, avec promesse de se retrouver à huitaine, car ces banquets ne se faisaient pas tous les jours: les revenus du père Casimir, qui régalait ordinairement, n'y auraient pas suffi. Nous nous séparâmes les meilleurs amis du monde, Marianne et moi. La pauvre enfant ne tarda guère à s'apercevoir qu'il était dangereux de jouer avec moi; sa ceinture devint bientôt trop courte: on m'en donna la gloire. Le père Casimir prit soin de conduire les choses secrètement; il était juste qu'il prît sur lui les risques du hasard auquel il exposait sa chère nièce. Elle en sortit à son honneur, et tout aurait été le mieux du monde, si cette grossesse inattendue n'avait pas mis le désordre dans nos assemblées nocturnes. J'essayai le remède de Casimir, et, sur ses traces, je me rendis bientôt redoutable au cul de tous nos novices; mais je retombai peu de temps après dans mes anciennes erreurs, et les plaisirs du con m'enlevèrent à ceux du cul.

Un beau jour, après avoir chanté ma première messe, le prieur me fit avertir d'aller dîner dans sa chambre. J'y fus, et je trouvai avec lui quelques anciens qui me reçurent, ainsi que le prieur, avec de vives accolades que je ne savais à quoi attribuer. Nous nous mîmes à table, et nous fîmes une chère de prieur: c'est tout dire. Quand le vin, que sa révérence avait soin de ne pas choisir dans le plus mauvais cru, eut répandu la gaieté dans la conversation, je fus surpris d'entendre mes doyens, donnant l'essor à leur langue, lâcher les b… et les f… avec une aisance que je n'aurais pas attendue de gens que j'avais toujours vus sous le masque de la réserve. Le prieur, voyant mon étonnement, me dit: Père Saturnin, nous ne nous gênons plus avec vous, parce qu'il est temps que vous ne vous gêniez plus avec nous, oui, mon fils, ce temps est arrivé. Vous avez reçu le saint ordre de prêtrise, cette qualité vous rend aujourd'hui notre égal et me met dans l'obligation de vous révéler des secrets importants qui vous ont été cachés jusqu'à présent et qu'il serait dangereux de confier à des jeunes gens qui pourraient nous échapper et divulguer des mystères qui doivent être ensevelis dans un silence éternel; c'est pour m'acquitter de cette obligation que je vous ai fait venir ici.

Cet exorde imposant me fit écouter avec attention le prieur, qui dit: Vous n'êtes pas de ces esprits faibles que la fouterie effarouche: l'action de foutre est naturelle à l'homme. Nous sommes moines, mais on ne compte ni le vit ni les couilles, quand nous faisons vœu. Pourquoi nous interdire cette fonction toute naturelle? Faut-il, pour exciter la compassion des fidèles, aller nous branler dans les rues? Non, il faut garder un milieu entre l'austérité et la nature. Ce milieu est de donner tout à celle-ci dans nos cloîtres, et le plus que nous pouvons à l'austérité dans le monde. Pour cet effet, dans les couvents bien réglés, on a quelques femmes avec qui l'on jouit; on oublie dans leurs bras les déboires de la pénitence.—Vous me surprenez, lui dis-je, mon révérend; ah! pourquoi faut-il qu'une si belle police n'étende pas sa sagesse sur nous? Nos convives rirent, et le prieur me répondit: Nous ne sommes pas plus dupes que les autres; nous avons ici un endroit où nous ne manquons pas de femmes.—Ici! repris-je, et vous ne craignez pas que l'on vous découvre?—Non, dit-il, cela est impossible; le continent de notre maison est trop vaste pour qu'on s'aperçoive de cet endroit.—Ah! m'écriai-je, quand me sera-t-il permis d'aller consoler ces aimables recluses?—Les consolations ne leur manquent pas, me répondit-il en riant, et votre qualité de prêtre vous donne le droit d'y aller quand vous voudrez.—Quand je voudrai? Ah! mon père, je vous somme dès à présent de tenir votre parole.—Il n'est pas encore temps; on n'entre que sur le soir dans notre piscine, qui est l'appartement de nos sœurs. Personne n'en a la clef; il n'y en a que deux, l'une entre les mains du père dépensier, l'autre entre les miennes.

Ce n'est pas tout, père Saturnin, continua le prieur; lorsque vous saurez que vous n'êtes pas le fils d'Ambroise, vous serez doublement étonné. (Je fus effectivement si interdit, que je n'eus pas la force d'ouvrir la bouche.) Vous n'êtes pas le fils d'Ambroise, poursuivit le prieur, ni celui de Toinette; votre naissance est plus relevée. Notre piscine vous a vu naître: une de nos sœurs vous a donné le jour.—S'il en est ainsi, m'écriai-je, revenu de ma surprise, pourquoi m'avez-vous toujours envié la douce satisfaction d'embrasser ma mère, si elle vit encore?—Père Saturnin, me dit le prieur attendri, vos reproches sont justes; mais croyez que ce n'est pas par défaut de tendresse qu'on vous a interdit notre piscine. L'amour que nous avons pour vous a longtemps combattu contre nos règles; mais il faut de l'ordre, et le temps nous met aujourd'hui en état de faire cesser vos plaintes. Dès tantôt vous aurez le plaisir que vous souhaitez, vous embrasserez votre mère.—Que je suis impatient, m'écriai-je, de me voir dans ses bras!—Modérez-vous, le sacrifice ne sera pas long. Déjà la nuit s'avance, et l'heure viendra sans y penser. Nous souperons à la piscine, on vous y attend. Ne paraissez au réfectoire que pour le décorum; vous viendrez nous retrouver ici.

Le plaisir de voir ma mère y entrait pour quelque chose, mais l'espérance de me livrer à l'amour offrait à mon cœur une immensité de désirs que tous les efforts de mon imagination ne me rendaient que faiblement. Le voilà donc arrivé, me disais-je, ce temps si souhaité! Heureux Saturnin, plains-toi de ton sort! Dans quel état de la vie aurais-tu trouvé ce que l'on vient de t'annoncer aujourd'hui.

L'heure vint; je retournai chez le prieur, où je trouvai cinq ou six moines. Nous partîmes dans un profond silence. Nous marchâmes jusqu'à ces antiques chapelles qui servaient de rempart à la piscine d'un côté; nous descendîmes sans lumière dans un caveau dont l'horreur semblait être ménagée pour préparer un nouveau charme au plaisir qui devait le suivre. Ce caveau, que nous traversâmes à l'aide d'une corde attachée contre le mur, nous conduisit à un escalier éclairé par une lampe. Le prieur ouvrit la porte qui fermait cet escalier. Nous entrâmes, par un petit détour, dans une salle galamment meublée, autour de laquelle étaient quelques lits commodes pour les combats de Vénus. Nous y vîmes les apprêts d'un magnifique repas. Personne n'arrivait encore; mais au bruit d'une sonnette que le prieur tira, une vieille cuisinière parut, suivie de six sœurs qui me semblèrent charmantes. Chacune choisit son chacun; je restai seul témoin de leurs transports, piqué de l'indifférence qu'on semblait me témoigner; mais j'eus bientôt mon tour, et je fus dédommagé avec usure.

Le maigre n'était pas plus observé à la piscine qu'au repas du père Casimir. Les viandes les plus exquises furent servies avec toute la propreté possible: chacun, à côté de sa belle, mangeait, buvait, patinait, parlait foutaise. On me faisait la guerre sur mon peu d'appétit; je me défendais mal, uniquement occupé du désir de retrouver ma mère, ou plutôt celui de m'escrimer avec quelqu'une de nos sœurs. Je cherchais des yeux celle qui m'avait donné l'être: l'air de fraîcheur et de jeunesse qu'elles avaient toutes ne me dénotait pas qu'aucune fût ma mère. Quoique occupées avec les pères, elles me lançaient des regards qui renversaient mes conjectures. Je m'imaginais sottement que je reconnaîtrais ma mère au respect, à la tendresse que j'avais pour elle; mais mon cœur parlait pour toutes, et je bandais en l'honneur de chacune d'elles.

Mon inquiétude divertissait la compagnie. Quand on eut assez mangé, il fut question de foutre. Le feu brillait dans les yeux de nos adorables, et, comme nouveau venu, je commençai la danse.—Allons, père Saturnin, me dit le prieur, il faut faire assaut avec la sœur Gabrielle, ta voisine. J'avais déjà préludé avec elle par des baisers donnés et reçus; sa main avait même été jusqu'à ma culotte, et quoiqu'elle fût la moins jeune de la compagnie, je lui trouvais assez de charmes pour ne pas envier le sort des autres. C'était une grosse blonde qui n'avait d'autre défaut que son embonpoint. Sa peau était d'une blancheur éblouissante, la plus belle tête du monde, des yeux grands et bien fendus. La passion les rendaient tendres et mourants, mais ils étaient vifs et brillants pour le plaisir.

L'exhortation du prieur n'avait pas prévenu mes désirs; Gabrielle les avait excités, elle se prêta galamment à les satisfaire.—Viens, mon roi, me dit-elle, je veux avoir ton pucelage; viens le perdre dans un endroit où tu as reçu la vie! Je tremblai à ce mot. Sans avoir plus de vertu, j'avais acquis chez les moines des connaissances qui ne me permettaient pas d'être avec Gabrielle ce que j'avais été avec Toinette. J'allais l'enfiler, un reste de honte m'arrêta; je reculai.—Ah! ciel, dit Gabrielle, est-il possible que ce soit là mon fils? Ai-je pu mettre au monde un tel lâche? Foutre sa mère lui fait peur.—Ma chère Gabrielle, lui dis-je en l'embrassant, contentez-vous de mon amour; si vous n'étiez pas ma mère, je ferais mon bonheur de vous posséder; respectez une faiblesse que je ne puis vaincre.

L'apparence même de la vertu est respectable aux cœurs les plus corrompus. Mon action fut louée des moines; ils convinrent de leur tort; il n'y en eut qu'un qui voulut entreprendre de me convertir.—Pauvre sot, me dit-il, pourquoi t'effrayer d'une action indifférente? La fouterie n'est-elle pas la conjonction de l'homme et de la femme? Cette conjonction est ou naturelle ou défendue par la nature. Elle est naturelle, puisque leur penchant invincible les entraîne l'un vers l'autre. Si ce penchant est dans leur cœur, l'intention de la nature est donc qu'on le satisfasse indistinctement. Si Dieu a dit à nos premiers pères de croître et de multiplier, comment entendait-il que la multiplication se fît? Adam avait des filles, il les foutait. Ève avait des fils qui faisaient avec elle ce que leur père faisait avec leurs sœurs. Descendons au déluge. Il ne restait dans le monde que la famille de Noé; il fallait nécessairement que le frère couchât avec la sœur, le fils avec sa mère, le père avec sa fille, pour repeupler la terre. Allons plus loin: Loth fuit de Sodome; ses filles qui avaient devant les yeux l'intention du Créateur, et qui venaient de voir leur bonne femme de mère changée en statue pour avoir été trop curieuse, s'écrièrent dans l'amertume de leur cœur: Hélas! le monde va donc finir? Elles auraient été coupables aux yeux de Dieu si elles n'avaient pas rétabli ce qu'il venait de détruire; et Loth, pénétré de cette vérité, y contribua de tout son pouvoir. Voilà la nature dans sa première simplicité. Les hommes, soumis à ses lois, se faisaient un devoir de les suivre; mais bientôt corrompus par les passions, ils oublièrent la volonté de cette tendre mère; ils ne voulurent pas rester dans l'état heureux où elle les avait placés; ils renversèrent tout, se forgèrent des chimères qu'ils qualifièrent de vertus et de vices, inventèrent des lois qui, au lieu de faire naître la vertu, engendrèrent le vice. Ces lois ont fait les préjugés, et ces préjugés, adoptés par les sots et sifflés par les sages, se sont fortifiés d'âge en âge. Il fallut donc que ces impertinents législateurs, en renversant les lois de la nature, refondissent les cœurs qu'elle nous avait donnés; il fallut qu'ils réglassent nos désirs, qu'ils y missent des bornes. La nature, au fond de notre cœur, réclame contre l'injustice de leurs lois; en un mot, la fouterie sans distinction est d'institution divine, et la fouterie distincte est d'institution humaine. L'une est aussi élevée au-dessus de l'autre que le ciel l'est au-dessus de la terre. Peut-on, sans se rendre criminel, écouter l'homme préférablement à Dieu? Non, non, et saint Paul, interprète sacré des volontés du ciel, a dit: Plutôt que de brûler, foutez, mes enfants, foutez! Il est vrai que, pour ne pas choquer la faiblesse des petits génies, il met un correctif à sa pensée et se sert de l'expression: Mariez-vous; mais, au fond, c'est la même chose: on ne se marie que pour foutre. Ah! que j'en dirais bien plus si je ne me sentais pressé de suivre le conseil de saint Paul.