Bientôt je sentis les fruits amers de mon imprudence. Je cachai ma honte le plus que je pus; mais je me serais trahie par un silence trop obstiné. J'avais chassé l'abbé Fillot; il se consolait dans les bras de Mme Dinville. La nécessité me le fit rappeler. Je lui découvris mon état; il feignit d'y être sensible, m'offrit de m'emmener avec lui à Paris, en m'y promettant le sort le plus heureux; il ajouta qu'il ne demandait, pour prix de ses services, que de vouloir souffrir qu'il me les rendît. Je ne voulais qu'être en un lieu où je pusse me délivrer de mon fardeau, comptant bien ne me servir ensuite de son crédit que pour me placer auprès de quelque dame. Je me laissai gagner par ses promesses; je consentis à le suivre et partis avec lui, déguisée en abbé.

Il eut pour moi mille attentions dans la route; mais que le traître cachait bien la scélératesse de son cœur sous des apparences trompeuses! Les secousses du carrosse avaient trompé mon calcul: je mis au monde, à une lieue de Paris, le gage odieux de l'amour d'un misérable. Tout le monde criait au prodige et riait. Mon indigne compagnon de voyage disparut, me laissa à ma douleur et à ma misère. Une dame charitable eut pitié de mon état, prit un carrosse, m'amena à Paris et de là à l'Hôtel-Dieu. Elle ne me tira des bras de la mort que pour me laisser dans ceux de l'indigence. Je ne l'aurais sentie que trop tôt, si le hasard ne m'eût fait rencontrer une fille perdue. La misère entraîna le penchant.

N'en exige pas davantage. La vie de Suzon n'a été qu'un enchaînement continuel de plaisirs et de chagrin. Si le plaisir s'est fait quelquefois sentir à mon cœur, il n'a fait que colorer le fond de tristesse qui le rongeait. Cessera-t-elle, cette tristesse? Ah! puisque je te retrouve, je ne dois plus me plaindre. Mais, toi, cher frère, ne me fais pas languir: es-tu sorti de ton couvent? Quel hasard t'a conduit à Paris?—Un malheur semblable au tien, lui répondis-je, que m'a causé ta meilleure amie.—Ma meilleure amie! reprit-elle en soupirant. En ai-je encore dans le monde? Ah! ça ne peut être que la sœur Monique.—Elle-même, repris-je: ce récit exige trop de temps: soupons.

Je fis à côté de Suzon le repas le plus délicieux de ma vie. L'envie de me voir seul avec elle et, de son côté, celle d'apprendre mes aventures, nous firent quitter promptement la table. Nous nous retirâmes dans sa chambre, où, sans témoins, sur un lit, digne meuble de l'endroit où nous étions, et qui n'avait jamais servi à deux amants aussi tendres, tenant Suzon sur mes genoux, et mon visage collé sur le sien je lui racontai mes aventures depuis ma sortie de chez Ambroise.

—Je ne suis donc plus ta sœur? s'écria-t-elle quand j'eus fini.—Ne regrette pas, lui dis-je, une qualité que le sang donne, et rarement le cœur; si tu n'es plus ma sœur, tu es toujours l'idole de mon cœur. Chère âme, continuai-je en la pressant tendrement dans mes bras, oublions nos malheurs, et commençons à compter notre vie du jour qui nous a rassemblés. En lui disant ces mots, je baisai sa gorge; j'avais déjà ma main entre ses cuisses:—Arrête, me dit-elle en s'échappant de mes bras, arrête!—Cruelle! m'écriai-je, quelles grâces aurais-je donc à rendre à la fortune si tu rebutes les témoignages de mon amour?—Etouffe, me répondit-elle, des désirs que je ne pourrais écouter sans être criminelle; fais un effort sur ta passion: je t'en donne l'exemple.—Ah! Suzon, lui répliquai-je, tu n'as guère d'amour si tu peux me conseiller d'étouffer le mien! Et dans quelles circonstances? Quand rien ne s'oppose à notre bonheur!—Rien ne s'oppose à notre bonheur? reprit-elle; ah! que ne dis-tu vrai? Dans le moment je la vis en pleurs: je la pressai de m'en expliquer la cause.—Voudrais-tu, me dit-elle, partager avec moi le triste prix de mon libertinage? Quand tu le voudrais, aurais-je la cruauté d'y consentir?—Tu crois, lui répondis-je, m'arrêter par une raison aussi faible? Je partagerais la mort avec ma Suzon, et je craindrais de partager ses malheurs? Sur-le-champ je la renverse sur le lit et veux lui prouver que je ne crains pas le danger.—Ah! cher Saturnin, s'écria-t-elle, tu vas te perdre!—Je me perdrai, lui dis-je, transporté d'amour, mais ce sera dans tes bras! Elle cède, je pousse… Qu'on me permette d'imiter ici ce sage Grec qui, peignant le sacrifice d'Iphigénie, après avoir épuisé sur le visage des assistants tous les traits qui caractérisaient la douleur la plus profonde, couvrit celui d'Agamemnon d'un voile, laissant habilement aux spectateurs le plaisir d'imaginer quels traits pouvaient caractériser le désespoir d'un père tendre qui voit répandre son sang, qui voit immoler sa fille. Je vous laisse, cher lecteur, le plaisir d'imaginer; mais c'est à vous que je m'adresse, vous qui avez éprouvé les traverses de l'amour, et qui, après un long temps, avez vu votre passion couronnée par la jouissance de l'objet aimé. Rappelez-vous vos plaisirs, poussez votre imagination encore plus loin s'il est possible, elle sera toujours au-dessous de mes délices. Mais quel démon jaloux de ma tranquillité me présente sans cesse un souvenir que j'arrose de larmes de sang? Ah! finissons, je succombe à ma douleur.

Le jour vint avant que nous nous fussions aperçus que la nuit avait disparu. J'avais oublié mes chagrins, l'univers entier, dans les bras de Suzon.—Ne nous quittons jamais, mon cher frère, me disait-elle; où trouveras-tu une fille plus tendre? où trouverais-je un amant plus passionné? Je lui jurais de vivre toujours avec elle; je le lui jurais, hélas! et nous allions nous quitter pour ne nous jamais revoir. L'orage grondait sur nos têtes, le charme de l'illusion le dérobait à nos yeux.—Sauvez-vous, Suzon, vint nous dire une fille épouvantée, sauvez-vous, fuyez par l'escalier dérobé! Surpris, nous voulûmes nous lever: il n'était plus temps; un archer féroce entrait au moment où nous nous levions. Suzon, éperdue, se jette dans mes bras: il l'en arrache malgré mes efforts, il l'entraîne. Cette vue me rend furieux; la rage me prête des forces, le désespoir me rend invincible. Un chenet, dont je me saisis, devient dans mes mains une arme mortelle. Je m'élance sur l'archer. Arrête, malheureux Saturnin! Il n'est plus temps, le coup est porté, le ravisseur de Suzon tombe à mes pieds. On se jette sur moi, je me défends, je succombe, je suis pris. On me lie; à peine me laisse-t-on la liberté de prendre la moitié de mes habits.—Adieu, Suzon, m'écriai-je en lui tendant les bras; adieu, ma chère sœur, adieu! On me traînait inhumainement sur l'escalier; la douleur que me causaient les coups des marches sur lesquelles ma tête frappait me fit bientôt perdre connaissance.

Dois-je finir ici le récit de mes malheurs? Ah! lecteur, si votre cœur est sensible, suspendez votre curiosité, contentez-vous de me plaindre; mais quoi! le sentiment de ma douleur prévaudra-t-il toujours sur celui de ma félicité? N'ai-je pas assez versé de pleurs? Je touche au port et je regrette encore les dangers du naufrage. Lisez, et vous allez voir les tristes suites du libertinage, heureux si vous ne le payez pas plus cher que moi.

Je ne revins de ma faiblesse que pour me voir dans un misérable lit, au milieu d'un hôpital. Je demandai où j'étais. A Bicêtre, me dit-on. A Bicêtre! m'écriai-je; ciel! à Bicêtre! La douleur me pétrifia, la fièvre me saisit, je n'en revins que pour tomber dans une maladie plus cruelle, la vérole! Je reçus sans murmurer ce nouveau châtiment du ciel. Suzon, me dis-je, je ne me plaindrais pas de mon sort, si tu ne souffrais pas le même malheur.

Mon mal devint insensiblement si violent que, pour le chasser, on eut recours aux plus violents remèdes: on m'annonça qu'il fallait me résoudre à subir une petite opération. Il faut vous épargner ce spectacle de douleur. Que puis-je vous dire? Je tombai dans une faiblesse que l'on prit pour le dernier moment de ma vie. Que ne l'était-il? J'aurais été trop heureux! La douleur qui avait causé mon évanouissement m'en retira. Je portai la main où je sentais la douleur la plus vive. Ah! je ne suis plus un homme! Je poussai un cri qui fut entendu jusqu'aux extrémités de la maison. Mais bientôt revenant à moi-même, et, tel que Job sur son fumier, pénétré de douleur et soumis aux ordres du ciel, je m'écriai dans l'amertume de mon cœur: Deus dederat, Deus abstulit.

Je ne souhaitais plus que la mort. J'avais perdu le pouvoir de jouir de la vie; l'anéantissement était le but de tous mes désirs; j'aurais voulu me cacher éternellement ce que j'avais été, je ne pouvais penser sans horreur à ce que j'étais. Le voilà donc, disais-je au fond de mon cœur, le voilà, cet infortuné père Saturnin, cet homme si chéri des femmes, il n'est plus; un coup cruel vient de lui enlever la meilleure partie de lui-même; j'étais un héros, et je ne suis plus qu'un… Meurs, malheureux, meurs; peux-tu survivre à cette perte? Tu n'es plus qu'un eunuque!