Je partis, après avoir secoué, comme les apôtres, la poussière de mes souliers sur mon ingrate patrie; et, marchant à pied, un bâton blanc à la main, j'arrivai à Paris. Je crus pouvoir braver alors la fureur monacale. L'argent du père André et les secours de Toinette pouvaient me conduire pendant quelque temps. Mon dessein était de chercher d'abord un poste de précepteur, en attendant que la fortune voulût m'en trouver un meilleur. Quelques connaissances que j'avais à Paris auraient pu me servir, s'il n'eût été dangereux de les employer. Moyennant un retour raisonnable, j'avais troqué mon habit de paysan contre un plus honnête. Heureux si, en quittant le froc, j'en avais quitté les inclinations! Le noir chagrin qui me dévorait me faisait croire que j'étais venu à bout de déraciner cette mauvaise tige, ou que j'en triompherais aisément. Je l'avais même juré: je voulais m'enchaîner par un serment, moi que les liens les plus respectables n'avaient pu retenir. Que l'homme est faible!

Aujourd'hui sous un casque et demain sous un froc,

Il tourne au moindre vent et tombe au moindre choc.

Je tombai; le choc ne fut pas violent, puisque ce ne fut qu'un coup de coude qu'une coquine me donna en me disant: Monsieur l'abbé, voulez-vous me payer une salade?—Plutôt deux, répondis-je, emporté par un mouvement naturel. La réflexion vint aussitôt à mon secours, mais trop tard; j'étais trop engagé pour reculer. Nous entrâmes dans une allée obscure et étroite. Je pensai mille fois me rompre le cou dans un escalier tortueux, dont les marches glissantes et inégales me faisaient trébucher à chaque pas. Ma donzelle me tenait par la main. J'avouerai que, ne m'étant jamais trouvé en pareil cas, je ne pouvais me défendre d'un certain effroi qui parut de bon augure à ma conductrice: elle en aurait ri si elle eût connu ma qualité. Nous arrivâmes enfin avec bien de la peine à la porte du temple. Nous frappâmes; une vieille, plus vieille que la sibylle de Cumes, vint ouvrir en entrebâillant la porte.—Mon petit roi, me dit-elle, il y a du monde; attends un moment; monte plus haut. Monter plus haut était bien difficile, à moins que de vouloir monter au ciel. Une porte se présenta sous ma main qui s'ouvrit d'elle-même. J'allai me retirer, crainte de trouver quelqu'un et de faire soupçonner ma probité. L'odeur me rassura; c'était… Vous me devinez.

Abandonné à moi-même, dans un endroit affreux, au bout du monde, dans un pays perdu, avec des gens inconnus, je me sentis saisi d'une terreur subite. Le danger que je courais s'offrit à mes yeux. Profitons, dis-je en moi-même, de ce moment de clarté, sauvons-nous. Quelque chose de plus puissant que la réflexion m'arrêta; il semblait qu'une mer immense se présentât à mes yeux et m'empêchât de gagner le rivage: je m'élançais et je me retenais aussitôt. Le ciel a-t-il gravé dans nos cœurs des pressentiments de ce qui doit nous arriver? Oui, sans doute, et je l'éprouvais. Dans le moment on ouvre la porte fatale, on m'appelle, je descends; infortuné, je courais à ma perte, mais quelle joie délicieuse devait la précéder!

J'entre d'un air timide à la lueur tremblante d'une lampe; je vais m'asseoir sans parler; j'appuie le coude sur une table mal assurée; je me couvre les yeux avec la main, comme si j'eusse voulu me dérober aux réflexions qui venaient m'assaillir. Une quêteuse infernale s'avance: Je me montre généreux, elle me remercie. Mon maintien triste surprenant les prêtresses du temple, la vieille sibylle s'approche pour m'en demander le sujet. Je la repousse brutalement: elle s'en plaint.—Laissez, madame, lui dit la plus jeune, on peut avoir du chagrin.

Ce son de voix qui ne m'était pas inconnu, frappa mon cœur. Je tremblai, et, craignant de porter les yeux vers l'endroit d'où venait de partir cette voix, je les ferme et ne veux m'occuper que des mouvements qu'elle vient de réveiller en moi; mais bientôt, me reprochant mon indifférence, je veux m'éclaircir: je rouvre les yeux, me lève et m'approche. Cieux! c'était Suzon! Ses traits, quoique changés par l'âge, étaient trop gravés dans mon cœur pour les méconnaître. Je tombe dans ses bras, mes yeux se remplissent de larmes, mon âme est sur mes lèvres.—Chère sœur, lui dis-je d'une voix altérée, tu ne reconnais plus ton frère? Elle jette un cri, et tombe évanouie.

La vieille, étonnée, accourt et veut secourir Suzon; je la repousse, colle mes lèvres sur les lèvres de ma chère sœur, et ne veux que le feu de mes baisers pour lui rendre la chaleur. Je la presse contre mon sein, arrose son visage de mes larmes; elle ouvre des yeux humides de pleurs: Laisse-moi, Saturnin, me dit-elle, laisse une malheureuse!—Chère sœur! m'écriai-je, la vue de Saturnin t'inspire-t-elle de l'horreur? Tu lui refuses tes baisers, tu lui refuses tes caresses. Sensible à mes reproches, elle me donna les marques les plus vives de sa joie. La gaieté reparut sur son visage; elle se répandit jusque sur la vieille, à qui je donnai de l'argent pour nous apprêter à souper. J'aurais donné tout: je retrouvais Suzon, n'étais-je pas assez riche?

On préparait le souper; je tenais toujours Suzon dans mes bras. Nous n'avions pas encore eu la force d'ouvrir la bouche pour nous demander quelles aventures pouvaient nous rassembler si loin de notre patrie; nous nous regardions, nos yeux étaient les seuls interprètes de nos âmes; ils versaient des larmes de joie et de tristesse; nous n'étions occupés que de ces deux passions. Notre cœur était si rempli, notre esprit si occupé, que notre langue était comme liée; nous soupirions; si nous ouvrions quelquefois la bouche, nous ne prononcions que des paroles sans suite; tout nous ramenait à la réflexion du bonheur d'être ensemble.

Je rompis enfin le silence.—Suzon, m'écriai-je, ma chère Suzon! c'est toi que je retrouve! Par quel heureux hasard m'es-tu rendue? Mais dans quel lieu, ah! ciel!—Tu vois, me répondit-elle avec un visage accablé, une fille malheureuse qui a éprouvé toutes les alternatives de la fortune, presque toujours l'objet de sa fureur, et forcée de vivre dans un libertinage que sa raison condamne, que son cœur déteste, mais que la nécessité lui rend indispensable. Ton impatience, je le vois, attend après le récit de mes malheurs; puis-je donner un autre nom à la vie que j'ai menée depuis que je t'ai perdu? Moins sensible à la honte de te révéler mes dérèglements qu'au plaisir de répandre ma douleur dans ton sein, je vais te faire un aveu sincère de mes peines. Te le dirai-je, c'est toi qui les as causées; mais mon cœur était de moitié, lui seul a tout fait, il a creusé l'abîme où je suis plongée. Te souviens-tu de ces temps heureux où tu me faisais une peinture naïve de ta passion naissante? Je t'adorais dès ce temps-là. En te racontant les aventures de Monique, en te découvrant nos mystères les plus cachés, je voulais t'enflammer, je voulais t'instruire; je voyais avec plaisir l'effet de mes discours. J'ai été témoin de tes transports avec Mme Dinville, et tes caresses étaient autant de coups de poignard pour moi. Quand je t'entraînai dans ma chambre, j'étais dévorée par un feu que tu ne pouvais plus éteindre. C'est ici l'époque de mes infortunes. Tu as toujours ignoré la cause de ce bruit affreux que nous entendîmes: c'était l'abbé Fillot, ce scélérat vomi par les enfers et né pour le supplice de mes jours. Il avait conçu pour moi un amour qu'il voulait satisfaire à quel prix que ce fût; il avait choisi la nuit pour l'exécution de son dessein; il s'était caché dans la ruelle du lit, et profita de ta fuite pour venir se mettre à ta place. Hélas! il eut bon temps d'une malheureuse que la frayeur avait fait évanouir; il fit ce qu'il voulut. Ranimée par le plaisir et trompée par ma passion, je crus le recevoir de mon cher Saturnin. Je comblai de plaisirs un monstre que j'accablai de reproches quand je le reconnus. Il voulut m'apaiser par ses caresses, je le repoussai avec horreur; il me menaça de révéler à Mme Dinville ce que j'avais fait avec toi. L'indigne employait contre moi les armes dont je pouvais me servir contre lui. Il obtint par ses menaces ce que j'avais refusé à ses transports. Ainsi, j'accordais tout à un homme que je détestais, et le sort m'arrachait des bras de celui que j'aimais.