Après le dessein formé de marier ma mère avec mon amant, je disposai tout pour faciliter le moyen de nous voir, pour prévenir toute surprise étant ensemble; j'affectai plus de dévotion, ne voulant pas être interrompue dans mes prières; j'accoutumai le monde à ne point frapper chez moi, la clef n'y étant pas. Verland, de son côté, accoutuma ma mère à son absence, prétextant des affaires et se coulant dans mes bras. Quoique contraints, nous n'étions pas dégoûtés de nos plaisirs: je les croyais éternels, un moment me détrompa. Je rencontrai un jour une jeune personne que j'avais connue autrefois; je lui demandai ce qu'elle faisait en cette ville; elle me dit qu'elle n'y était attachée à personne: je la pris pour ma femme de chambre. Mais, cher père, est-ce avec toi que je dois feindre? Cette prétendue femme de chambre n'était autre que Martin, dont ta sœur a dû te parler en te contant mon histoire. Je ne l'avais pas vu depuis notre séparation. Il était encore aussi joli, aussi aimable; son menton était à peine couvert de quelques poils follets, blonds, que je lui coupais exactement. Martin était une jolie fille aux yeux de tout le monde; il était pour moi d'un prix inestimable.

J'avais instruit Martin de mon intrigue avec Verland. Heureux de me posséder, il n'en était pas jaloux; j'étais charmée de sa docilité, je l'étais encore plus de sa vigueur. J'avais arrangé sagement mes plaisirs: Verland avait le jour; Martin, la nuit. Le jour ne disparaissait que pour faire place à une nuit voluptueuse. Jamais mortelle n'a joui d'une félicité plus parfaite: mais le plaisir est de peu de durée; sa mesure est celle du tourment dont sa perte nous accable.

Martin pouvait passer pour une fille jolie sous cet habillement. L'ingrat Verland, hélas! pourquoi le traiter d'ingrat? n'étais-je pas coupable, et mon cœur criminel? Verland trouva des charmes à ma prétendue femme de chambre, et négligea sa maîtresse. Dédommagée par les plaisirs de la nuit, je ne m'étais pas encore aperçue de l'indifférence de Verland; il possédait si bien l'art de me persuader, que tous les motifs de son absence me paraissaient justes. Si je le grondais, un sourire, un baiser, apaisaient ma colère. Un jour de repos me le rendait plus vigoureux. Il en vint jusqu'à me faire croire que l'intérêt de notre plaisir rendait ces absences nécessaires: j'y consentis: Martin suppléait au relâche.

Hier, jour infortuné et dont je ne dois me souvenir que pour le détester, hier était un jour de repos pour Verland. Renfermée seule avec Martin, et n'ayant pour témoin que l'amour, nous n'écoutions que ses conseils. J'étais couchée sur mon lit; la gorge nue, les jupes levées et les cuisses écartées, j'attendais que Martin reprît ses forces. Il était nu, et, passant ma cuisse droite entre ses cuisses, me tenait d'une main les tétons, et de l'autre caressait ma cuisse gauche. Tandis que ses yeux et sa bouche cherchaient à rallumer son ardeur, Verland, que nous n'attendions pas, entra et nous surprit dans cette attitude. Il eut le temps de fermer la porte et d'accourir à nous avant que la frayeur nous eût permis de changer de posture.—Monique, me dit-il, je ne blâme pas tes plaisirs, mais tu dois avoir la même complaisance pour moi: j'aime Javotte (c'est le nom que Martin avait pris), je me sens des forces suffisantes pour vous contenter toutes deux. Dans le moment il veut embrasser Martin, il le tire de mes bras, il porte la main et trouve… Quelle surprise! Sans lâcher Martin, il me jette un regard d'indignation; il n'ose faire éclater contre moi sa colère; mais tout le poids en retombe sur la cause innocente. Son amour s'était tourné en rage; il frappait impitoyablement le malheureux Martin, et c'était moi qu'il frappait dans l'endroit le plus sensible.

Je me jette entre ces deux rivaux.—Arrêtez, dis-je à Verland en l'embrassant; respectez sa jeunesse au nom de nos transports, au nom de notre amour, Verland, ayez pitié de sa faiblesse, soyez sensible à mes larmes. Il s'arrête, mais Martin, qui avait eu le temps de se reconnaître, était devenu furieux à son tour. Il prend l'épée de Verland, s'élance sur lui. Je fuis à cette vue, me sauve par un escalier dérobé, j'accours ici, tu sais le reste.

Monique ne put achever sans verser des larmes.—Hélas! s'écria-t-elle, à quel sort dois-je m'attendre?—Au plus heureux, lui dis-je; rassure-toi, chère Monique; ce qui fait couler tes pleurs est peut-être sans objet. Si c'est la perte de tes plaisirs, de plus grands la répareront bientôt. Il m'était impossible de la garder encore dans ma chambre sans être découvert, et je crus que le meilleur parti était de la présenter à la piscine. Je ne craignais pas de lui promettre trop, en l'assurant que les plaisirs dont elle avait joui jusqu'alors n'étaient qu'une faible image de ceux qui lui étaient réservés. La piscine devait être un séjour divin pour un tempérament tel que le sien.—Cher ami, dit-elle en m'embrassant, ne m'abandonne pas; puis-je rester avec toi! Ton consentement ou ton refus décidera de mon sort; si je te perds, je serai malheureuse. Je l'assurai que nous ne nous quitterions jamais.—Je n'ai plus, reprit-elle, qu'une inquiétude: pardonne ce dernier effort à un amour dont tu vas devenir l'unique objet. Je sentis ce qu'elle n'osait m'avouer. Je lui offris d'aller m'instruire du sort de ses amants et de l'effet de sa fuite. Elle m'en remercia. Je la laissai seule, et je sortis avec promesse de revenir bientôt.

Je m'informai dans la ville de ce qu'il y avait de nouveau. J'allai dans le voisinage de Verland; rien n'avait transpiré, et je jugeai que tout le désordre s'était borné à la fuite de Monique. Je revenais au couvent quand j'aperçus le domestique, qui accourut à moi et me dit que le révérend père André l'avait chargé de me donner une lettre, et un sac d'argent de cent pistoles. Je crus d'abord que le père me chargeait de quelques commissions. J'ouvris la lettre et j'y trouvai ces mots:

«Vous vous êtes trahi par vos précautions; on a ouvert votre chambre, et on y a trouvé le trésor que vous ne vouliez pas faire voir à vos frères; on s'en est saisi: on a mis cette personne à la piscine. Vous connaissez le génie des moines: fuyez, père Saturnin; fuyez, dérobez-vous aux horreurs d'une prison qui ne finirait peut-être qu'avec votre vie.

«P. ANDRÉ.»

Je fus frappé comme d'un coup de foudre à la lecture de cette lettre. Un accablement mortel m'ôta le sentiment. O ciel! m'écriai-je, que devenir? Dois-je m'exposer à la vengeance monacale? Fuirai-je? Malheureux, n'hésite point; ah! fuyons! Mais où fuir, où me sauver? La maison d'Ambroise s'offrit à mon esprit éperdu comme l'asile le plus sûr contre la crainte présente. Je pris une résolution courageuse, trop heureux que la générosité du père André me dérobât au ressentiment monacal.

Ce ne fut pas sans douleur que je m'exilai d'un lieu où je laissais mon plaisir et mon bonheur. Déchiré par mes remords, abattu par mon désespoir, j'arrivai chez Ambroise. Toinette était seule; mon malheur l'attendrit. Elle me secourut de son mieux et me couvrit d'un habit d'Ambroise. Je partis le lendemain pour Paris, dans l'espérance d'y trouver un état qui pût me dédommager de celui que je venais de quitter.