Ne doutant plus que ce ne fût elle, je l'embrassai avec un nouveau transport.—Chère Monique, lui dis-je, est-ce toi que le ciel m'envoie? Elle se débarrasse de mes bras, me fixe avec surprise, et me demande qui m'avait appris le nom qu'elle portait au couvent. Une fille, lui dis-je, dont je pleure la perte, et la confidente de tes secrets.—Ah! s'écria-t-elle, c'est Suzon: elle m'a trahie!—Oui, c'est elle, lui répondis-je; mais c'est un secret qu'elle n'a confié qu'à moi, et ce n'est qu'à mes importunités que je le dois.—Comment, reprit Monique, tu es le frère de Suzon? Ah! je ne me plains plus d'elle: si je le faisais, je me mettrais dans la nécessité de la défendre contre les plaintes que tu en ferais à ton tour, car elle ne m'a pas caché ce qui lui était arrivé avec toi.
Nous nous attendrîmes sur le sort de Suzon et la sœur Monique continua ainsi:
Puisqu'elle t'a conté mon aventure avec Verland, c'est de ce dernier que je vais te parler. Ma métamorphose l'avait surpris; il m'avait vue à la grille vive, coquette: une longue absence ne m'avait pas effacée de son souvenir. A son retour le bruit de ma dévotion éclatant, il ne voulut en croire que ses yeux. Il me vit à l'église, et l'amour l'y suivit.
En parcourant des yeux tous ceux qui m'environnaient, j'aperçus Verland; je rougis à la vue d'un homme qui avait autrefois été témoin de ma faiblesse, et je rougis encore plus de ne pouvoir lui cacher les dispositions où mon cœur était de retomber dans les mêmes fautes. L'âge, en tempérant sa vivacité, avait rendu ses grâces plus mâles et plus touchantes. Sa présence ralluma mes désirs; ils m'entraînaient tous les jours au même endroit, et tous les jours je l'y voyais aussi attentif à me regarder et aussi tendre dans ses regards. Mes yeux lui firent sentir combien j'étais mécontente de sa lenteur à m'apprendre de bouche les mouvements de son cœur; il me comprit, et, m'abordant d'un air timide, me dit: Un homme qui, pour la première fois qu'il a eu le bonheur de vous voir, a mérité votre colère, peut-il aujourd'hui se présenter à vos yeux? Si le repentir le plus vif peut faire oublier ma faute, vous devez me voir sans indignation. Sa voix était tremblante. Je lui répondis que le galant homme faisait oublier l'imprudence du jeune homme.—Vous ne connaissez pas toutes mes fautes, reprit-il; votre bonté vient de me pardonner un crime: j'ai plus besoin que jamais de cette même bonté. Il se tut après ces mots, et, quoique je l'entendisse, je lui répondis que je ne connaissais pas la nouvelle offense dont il voulait me parler.—Celle de vous adorer, me dit-il en collant un baiser sur ma main. Il comprit par mon silence que ce crime était excusable; et dans la crainte de m'ouvrir trop, je le quittai charmée de mon amour.
J'étais persuadée que, si Verland était sincère, il trouverait occasion de me le prouver; il pénétra le motif de ma retraite, et me laissa partir en souriant. J'entendis ses soupirs, les miens y répondaient au fond du cœur. Que te dirais-je? Une seconde entrevue lui valut l'aveu de ma tendresse et la permission de me demander à ma mère en mariage. Elle le refusa: j'en fus au désespoir. Son refus irrita notre amour, Verland en était accablé. Cette imprudente démarche nous ôtait tout espoir; et, pour comble d'horreur, ma mère était ma rivale. Les éloges prodigués à Verland la trahirent. Triste victime de la dévotion et de l'amour, je n'osais demander à ma mère la cause du refus d'un homme qu'elle croyait parfait. Je ne pus résister à la douleur; j'étais furieuse contre ma mère et contre moi-même: mon amour était au comble. Je voyais Verland tous les jours; nous étions inséparables. Croirais-tu que jusqu'alors je n'avais point cédé à ses instances, le seul moyen de mettre ma mère à la raison? Mais, attendrie par les larmes de mon amant, pressée par son amour, vaincue par mon penchant, je prêtai l'oreille à sa proposition de m'enlever: nous convînmes du jour, de l'heure et des moyens.
Je ne voyais dans mon amour que le plaisir que j'allais goûter avec Verland. Le lieu le plus affreux me paraissait un paradis, pourvu qu'il fût avec moi. Le jour du départ arriva: j'allais sortir, une main invisible m'arrêta. Arrivée sur le bord du précipice, j'en mesurai la profondeur; effrayée, je reculai. Surprise de ma faiblesse, je voulus étouffer ma raison; elle triompha; je rentrai, mes larmes coulèrent. Indignée de ma lâcheté, je m'encourageais et m'effrayais. L'heure pourtant avançait quel parti prendre? Hélas! je ne savais que penser. Un rayon de lumière vint m'éclairer, et je fus tranquille: je vis un moyen d'être à mon amant et de me venger de ma mère. Hélas! à quoi m'a servi tant de prudence? A me plonger dans l'abîme! Peut-être aurais-je été plus heureuse dans un pays inconnu: tout à moi-même, n'écoutant que mon amour pour un mari qui m'aurait adorée, je n'aurais pas été esclave de ces apparences qui m'ont perdue? Mais pourquoi m'abuser? J'aurais porté dans un climat étranger le même cœur, la même fureur pour l'amour, et ce caractère m'y aurait perdue comme il l'a fait ici.
Je fis à Verland le signe dont nous étions convenus, en cas d'inexécution du projet: je remis au lendemain à l'informer de mes raisons. Nous nous trouvâmes à l'église, il m'aborda sans dire mot; son visage exprimait la douleur; je fus effrayée.—M'aimez-vous? lui dis-je.—Si je vous aime! me répondit-il avec un transport de désespoir qui l'empêcha d'en dire davantage.—Verland, repris-je, je lis votre douleur dans vos yeux, mon cœur en est déchiré; plaignez-moi, plaignez-vous d'un défaut de courage qui nous arracherait à notre passion, si le désespoir ne m'avait pas suggéré le moyen de nous conserver l'un à l'autre. Je ne doute pas de votre tendre amour, mais j'en veux une preuve, puisqu'une mère cruelle s'oppose à nos désirs. Ah! Verland, le rouge qui me couvre le visage ne vous dit-il pas quel est le moyen que je veux employer?—Chère Monique, me dit-il en me serrant la main, ton amour te fait il sentir la nécessité d'une chose que je t'ai en vain souvent proposée?—Oui, lui répondis-je, vous ne vous plaindrez plus; mais pour vous rendre heureux, je ne veux qu'un mot de votre bouche.—Parlez; que faut-il faire?—Épouser ma mère, lui dis-je. La surprise lui coupa la parole; il me regardait avec des yeux égarés.—Épouser votre mère, Monique! que me proposez-vous?—Une chose, lui répondis-je, dont je me repens. Votre froideur me dénote votre amour, et votre indifférence m'éclaire sur ma passion. Ciel! ai-je pu penser à un homme aussi lâche?—Monique, reprit-il tristement, à quoi veux-tu réduire ton amant?—Ingrat, lui répondis-je, quand je surmonte l'horreur de te voir dans les bras de ma rivale; quand, pour me livrer à toi, pour jouir du plaisir de te voir, pour recevoir enfin tes caresses, je sacrifie ma gloire, j'immole à ton bonheur ce que j'ai de plus cher, tu trembles! Ai-je plus de force que toi? Non; mais tu n'as pas tant d'amour.—C'en est fait, me dit-il alors, tu triomphes; j'ai honte de moi-même, et nos cœurs doivent être sans remords. Charmée de son courage, je promis de l'en récompenser le jour de ses noces; peut-être n'aurais-je pas eu la force de l'attendre, si l'impatience de ma mère n'eût pas été aussi vive que la mienne. Verland lui avait offert ses vœux. Ravie d'une conquête qu'elle s'imaginait devoir à ses charmes, elle se hâta d'en recueillir le fruit; il n'était pas fait pour elle. Le mariage se célébra; la joie que j'en témoignai m'attira de ma mère mille caresses que je payai par d'autres qui étaient moins sincères. Mon cœur s'enivrait d'avance du plaisir de l'amour et de la vengeance. Verland parut: il était adorable; mille grâces nouvelles animaient toutes ses actions; le moindre sourire m'enchantait; les paroles les plus indifférentes m'enflammaient; à peine pouvais-je contenir mes désirs. Au milieu du tumulte, il trouva moyen de s'approcher de moi et de me dire: J'ai tout fait pour l'amour, ne fera-t-il rien pour moi? Un coup d'œil fut ma réponse. Je sors, il s'échappe; j'entre dans ma chambre, il m'y suit; je m'élance sur mon lit, il se précipite sur moi. Dispense-moi de faire ici le récit des plaisirs que je goûtai, un seul mot te suffit pour te les faire connaître: toi seul, cher père, toi seul as été plus loin. O ma mère! m'écriai-je, au milieu de nos transports, que ton injustice va te coûter cher.
Mon amant était un prodige; nous restâmes ensemble une heure qui ne vit pas un moment d'intervalle. En vain les forces lui manquaient; semblable à Antée, qui, luttant avec Hercule, ne faisait que toucher la terre pour réparer les siennes, mon amant me touchait et revenait à la charge avec plus de vigueur.
On nous cherchait partout; on avait même frappé à ma porte. Nous nous séparâmes, crainte d'être suspectés. Verland gagna le jardin, où on le trouva, comme il l'avait prévu. On le railla, on lui fit la guerre. Un feint étourdissement vint à son secours, disant que, pour ne pas troubler les plaisirs, il s'était retiré sans parler. Son air abattu, occasionné par la fatigue qu'il venait d'avoir, aidait à faire croire ce qu'il disait.
Ne doutant pas qu'on ne vînt encore me chercher dans ma chambre, je dérangeai la portière qui bouchait le trou de la serrure et me mis à demi prosternée devant un crucifix. Cela me réussit: on crut que les plaisirs n'avaient pu me déranger de mes pieux exercices; de là une nouvelle estime, une espèce de vénération pour moi. Remise enfin de mon travail amoureux, je rejoignis la compagnie pour ne donner aucun soupçon, en affectant de me prêter par complaisance à des divertissements dont le plus doux avait déjà été pour moi.