—Je ne sais, Saturnin, poursuivit ma sœur après un moment de silence, si je dois révéler tout ce qu'elle m'apprit. L'envie de savoir une histoire dont le prélude me charmait me fournit des expressions pour vaincre l'irrésolution de Suzon. Je mêlai les caresses aux assurances et je vins à bout de la persuader. C'est la sœur Monique qui va s'exprimer par la bouche de Suzon. Quelque emporté que doive paraître le caractère de cette sœur, je crains que mes expressions ne soient encore au-dessous de la réalité. Le peu de temps que j'ai passé avec elle m'en a fait concevoir une idée que je ne saurais rendre bien fidèlement. Voici comme s'explique cette héroïne:

Nous ne sommes pas maîtresses des mouvements de notre cœur. Séduites en naissant par l'attrait du plaisir, c'est à lui que nous en offrons le premier sentiment. Heureuses celles dont le tempérament ne s'effraye pas des conseils austères de la raison! Elles y trouvent un secours contre le penchant de leur cœur. Mais doit-on leur envier leur bonheur? Non. Qu'elles jouissent du fruit de leur sagesse: elles l'achètent assez cher, puisqu'elles ne connaissent pas le plaisir. Eh! qu'est-ce que cette sagesse, après tout, dont on nous étourdit les oreilles: Une chimère, un mot consacré à exprimer la captivité où l'on retient notre sexe. Les éloges que l'on fait de cette vertu imaginaire sont pour nous ce qu'est pour un enfant un hochet qui l'amuse et l'empêche de crier. Des vieilles que l'âge a rendues insensibles au plaisir, ou plutôt que la retraite leur interdit, croient se dédommager de l'impuissance de le goûter par les portraits hideux qu'elles nous en font. Laissons-les dire, Suzon. Quand on est jeune, on ne doit avoir d'autre maître que son cœur: ce n'est que lui qu'il faut écouter, ce n'est qu'à ces conseils qu'il faut se rendre. Tu croiras facilement qu'ayant de pareilles inclinations, il ne fallait pas moins que la contrainte d'un cloître pour m'empêcher de m'y livrer; mais c'est dans le lieu même où l'on voulait étouffer mes désirs que j'ai trouvé le moyen de les satisfaire.

Toute jeune que j'étais, quand ma mère, après la mort de son quatrième mari, vint demeurer dans ce couvent en qualité de dame pensionnaire, je ne laissai pas d'être effrayée de la résolution qu'elle avait prise. Sans pouvoir distinguer le motif de ma frayeur, je sentais qu'elle allait me rendre malheureuse. L'âge en me donnant des lumières, m'éclaira sur la cause de mon aversion pour le cloître. Je sentais qu'il me manquait quelque chose, la vue d'un homme. Du simple regret d'en être privée je passai bientôt à réfléchir sur ce qui pouvait me rendre cette privation si sensible. Qu'est-ce donc qu'un homme? disais-je. Est-ce une espèce de créature différente de la notre? Quelle est la cause des mouvements que sa vue excite dans mon cœur? Est-ce un visage plus aimable qu'un autre? Non; le plus ou le moins de charmes que je trouve n'excite que plus ou moins d'émotion. L'agitation de mon cœur est indépendante de ces charmes puisque le père Jérôme lui-même, tout désagréable qu'il est, m'émeut quand je suis près de lui. Ce n'est donc que la seule qualité d'homme qui produit ce trouble; mais pourquoi le produit-elle? J'en sentais la raison dans mon cœur, mais je ne la connaissais pas; elle faisait des efforts pour irriter les liens où mon ignorance la réduisait. Efforts inutiles! Je n'acquérais de nouvelles connaissances que pour tomber dans de nouveaux embarras.

Quelquefois je m'enfermais dans ma chambre, je me livrais à des réflexions: elles me tenaient lieu de compagnie où je me plaisais le plus. Qu'y voyais-je dans ces compagnies? Des femmes; et quand j'étais seule, je ne pensais qu'aux hommes; je sondais mon cœur, je lui demandais raison de ce qu'il sentait; je me déshabillais toute nue; je m'examinais avec un sentiment de volupté; je portais des regards enflammés sur toutes les parties de mon corps; je brûlais, j'écartais les cuisses, je soupirais; mon imagination échauffée me présentait un homme, j'étendais les bras pour l'embrasser, mon conin était dévoré par un feu prodigieux: je n'avais jamais eu la hardiesse d'y porter le doigt. Toujours retenue par la crainte de m'y faire mal, j'y souffrais les plus vives démangeaisons sans oser les apaiser. Quelquefois j'étais prête à succomber; mais, effrayée de mon dessein, j'y portais le bout du doigt, et je le retirais avec précipitation; je me le couvrais avec le creux de la main, je le pressai. Enfin, je me livrai à la passion, j'enfonçai, je m'étourdis sur la douleur, pour n'être sensible qu'au plaisir; il fut si grand que je crus que j'allais expirer. Je revins avec une nouvelle envie de recommencer, et je le fis autant de fois que mes forces me le permirent.

J'étais enchantée de la découverte que je venais de faire: elle avait répandu la lumière dans mon esprit. Je jugeai que, puisque mon doigt venait de me procurer de si délicieux moments, il fallait que les hommes fissent avec nous ce que je venais de faire seule, et qu'ils eussent une espèce de doigt qui leur servît à mettre où j'avais mis le mien, car je ne doutais pas que ce ne fût là la véritable route du plaisir. Parvenue à ce degré de lumière, je me sentais agitée du désir violent de voir dans un homme l'original d'une chose dont la copie m'avait fait tant de plaisir.

Instruite par mes propres sentiments de ceux que la vue des femmes fait réciproquement naître dans le cœur des hommes, je joignis à mes charmes tous les petits agréments dont l'envie de plaire a inventé l'usage. Se pincer les lèvres avec grâce, sourire mystérieusement, jeter des regards curieux, modestes, amoureux, indifférents; affecter de ranger, de déranger son fichu, pour faire fixer les yeux sur sa gorge; en précipiter adroitement les mouvements, se baisser, se relever, je possédais ces petits talents dans le dernier degré de la coquetterie; je m'y exerçais continuellement: mais, ici, c'était les posséder en pure perte. Mon cœur soupirait après la présence de quelqu'un qui connût le prix de mon savoir et qui me fît connaître l'effet qu'il aurait produit sur lui.

Continuellement à la grille, j'attendais que mon bonheur m'envoyât ce que je souhaitais depuis longtemps inutilement: je me faisais l'amie de toutes les pensionnaires que les frères venaient voir. En demandait-on quelqu'une, je ne manquais pas de passer sans affectation devant le parloir: on m'appelait, j'y courais, et j'ose dire que ceux que j'y trouvais ne me voyaient pas impunément.

J'y examinais un jour un beau garçon dont les yeux noirs et vifs me rendaient avec usure mes regards. Un sentiment délicat et piquant, détaché même du plaisir ordinaire que la présence des hommes me procurait, fixait agréablement mon attention sur lui. L'opiniâtreté de mes regards qu'il avait d'abord reçus avec assez d'indifférence, anima les siens: il ne les détourna pas de dessus moi. Il n'était rien moins que timide, ou plutôt il était d'une hardiesse qui, soutenue des charmes de sa figure, lui répondait du succès avec toutes les femmes qu'il voulait attaquer. Il profitait des moments que sa sœur détournait la vue pour me faire des signes auxquels je ne comprenais rien, mais que ma petite vanité voulait que je fisse semblant d'entendre, et que j'autorisais par des sourires qui l'enhardirent au point de lui faire faire des gestes que je compris parfaitement bien. Il porta la main entre ses cuisses: je rougis, et, malgré moi, j'en suivis du coin de l'œil le mouvement. Il la tira en faisant signe avec la main gauche, qu'il appuya au-dessus du poignet de la droite: il ne fallait pas être bien savante pour sentir qu'il voulait dire que ce qu'il venait de toucher était de cette longueur. Son action m'avait mise en feu. La pudeur voulait que je m'éloignasse, mais la pudeur fait une faible résistance quand le cœur est d'intelligence pour la trahir. L'amour me faisait rester. Je baissai timidement la vue, mais bientôt je portai sur Verland (c'était son nom) des yeux que je voulais faire paraître irrités et que le plaisir rendait languissants. Il le sentit: il vit que je n'avais pas la force de le désapprouver: il profita de ma faiblesse, et pour ne me rien laisser à désirer sur l'ardeur dont ses regards me témoignaient qu'ils étaient animés, il joignit le premier doigt de la main gauche avec le pouce, et mit dans cette espèce de fente le second doigt de sa main droite: il le poussait, le retirait et jetait des soupirs. Le fripon me rappelait par là des circonstances trop charmantes pour me laisser la force de lui témoigner la colère que méritait ce nouveau manque de respect. Ah! Suzon, que j'étais contente de lui! et que je me figurais que je l'aurais été bien davantage, si nous nous fussions trouvés seuls; mais, quand nous l'aurions été, une grille impénétrable eût arrêté nos plaisirs.

Dans le moment on appela ma compagne; elle nous dit qu'elle allait voir ce qu'on lui voulait et qu'elle ne tarderait pas à revenir. Son frère profita de cet instant pour s'expliquer plus clairement; il ne me tint pas de grands discours, mais ils signifiaient beaucoup. Quoique le compliment ne fût pas absolument poli, il me parut si naturel que je m'en souviens avec plaisir. Nous autres femmes, nous sommes plus flattées d'un discours où la nature parle toute seule, quelque peu mesurées qu'en soient les expressions, que de ces galanteries fades que le cœur désavoue et que le vent emporte. Revenons au compliment de Verland; le voici: «Nous n'avons pas de temps à perdre; vous êtes charmante, je bande comme un carme, je meurs d'envie de vous le mettre; enseignez-moi un moyen de passer dans votre couvent.» Je fus si étourdie de ses paroles et de l'action dont il les dit, que je demeurai immobile, de façon qu'il eut le temps de passer la main au travers de la grille, de me prendre les tétons, de me les manier, et de me dire encore d'autres douceurs de la même force avant que je fusse revenue de ma surprise; et quand j'en revins, je me trouvai si peu en état d'arrêter ses transports, que sa sœur le surprit dans cette occupation; elle fit le lutin, me dit des injures, en dit à son frère, et je ne le revis plus.

Tout le couvent sut bientôt mon aventure: on chuchotait, on me regardait, on riait, on parlait, on se raillait. Je m'en inquiétais fort peu, pourvu que le murmure ne passât pas les pensionnaires. J'étais sûre de la discrétion des jolies, mais je ne l'étais pas trop de celle des laides. Celles-ci, qui étaient sûres de n'avoir jamais de pareilles occasions de pécher, crièrent au scandale, bas d'abord, puis haut, et si haut que les vieilles le surent. J'en avais ri au commencement; je tremblai alors, et j'avais bien raison de trembler, car les mères discrètes assemblèrent le conseil pour délibérer entre elles sur ce que l'on ferait à une effrontée qui se laissait toucher les tétons, crime irrémissible aux yeux d'une bande de vieilles momies qui n'avaient plus que des tétasses à jeter sur l'épaule. On trouva le cas grave: tout autre que moi eût été renvoyée. Que je l'aurais souhaité! Mais je devais apporter une bonne dot. Ma mère les les avait assurées que je prendrais le voile: on me ménagea, et le résultat du conseil fut qu'on me châtierait. On se mit en devoir de le faire: je l'avais prévu. Je m'étais cantonnée dans ma chambre: on força ma porte, on m'attaqua. Je mordis l'une, j'égratignais l'autre, donnai des coups de pied, déchirai des guimpes, arrachai des bonnets; enfin, je me défendis si bien que mes ennemies renoncèrent à leur entreprise. Elles n'emportèrent de leur action que la honte d'avoir fait voir que six mères n'avaient pu réduire une jeune fille: j'étais une lionne dans ce moment.