La rage et le soin de ma défense m'avaient jusqu'alors entièrement occupée. Je ne songeai qu'à donner le démenti aux vieilles, mais je devins bientôt aussi faible que j'étais hardie et vigoureuse auparavant. La colère fit place au désespoir. Moins flattée du plaisir de me voir en sûreté que pénétrée de l'affront qu'on avait voulu me faire, mon visage était baigné de larmes. Comment reparaître dans le couvent? disais-je; je vais être moquée: peu me plaindront, toutes me fuiront. Ah! me voilà couverte de honte! mais je veux aller trouver ma mère, poursuivis-je; elle pourra me blâmer, mais peut-être me pardonnera-t-elle. Un garçon m'a… Eh bien, où est donc le grand crime? Y ai-je consenti? C'est ainsi que je raisonnais. Oui, continuai-je, je vais la trouver. Je me levai de dessus mon lit à ce dessein, et j'y aurais été, si, en faisant un pas pour ouvrir la porte, je n'eusse marché sur quelque chose qui roula et me fit tomber.

Je voulus voir ce qui pouvait m'avoir fait faire cette chute: je cherchai, je trouvai. Figure-toi ce que je devins à la vue d'une machine qui représentait au naturel une chose dont mon imagination m'avait souvent fait la peinture: un vit!—Un vit! eh! qu'est-ce que cela? demandai-je à la sœur.—Ah! me dit-elle, il ne tiendra qu'à toi de ne pas rester longtemps dans cette ignorance. Jolie comme tu es, que d'aimables cavaliers se trouveront heureux de pouvoir t'instruire! Mais ils n'en auront pas la gloire: c'est à moi qu'elle est réservée. Un vit, ma chère Suzon, est le membre d'un homme; on l'appelle le membre par excellence, parce qu'il est le roi de tous les autres. Ah! qu'il mérite bien ce nom! Mais si les femmes lui rendaient la justice qu'il mérite, elles l'appelleraient leur dieu, oui, c'en est un; le con est son domaine, le plaisir est son élément, il va le chercher dans les replis les plus cachés; il pénètre, il s'y plonge, il le goûte, il le fait goûter; il y naît, il y vit, il y meurt et renaît aussitôt pour le goûter encore. Mais ce n'est pas à lui seul qu'il doit tout son mérite. Soumis aux lois de l'imagination et de la vue, sans elles il ne peut rien; il est mou, lâche, petit, et n'ose se montrer; avec elles, fier, ardent, impétueux, il menace, s'élance, brise, renverse tout ce qui ose lui faire résistance.—Attendez, dis-je à la sœur en l'interrompant, vous oubliez que vous parlez à une novice; mes idées se perdent dans votre éloge; je sens que j'adorerai quelque jour ce dieu dont vous parlez; mais il est encore étranger pour moi; avant d'aimer il faut connaître; proportionnez vos expressions à la faiblesse de mes connaissances; expliquez-moi d'une manière simple tout ce que vous venez de me dire.—Je le veux bien, me répondit la sœur. Le vit est mou, lâche et petit quand il est dans l'inaction, c'est-à-dire quand les hommes ne sont pas excités ou par la vue d'une femme ou par les idées qui leur en viennent; mais offrons-nous à leurs yeux, découvrons la gorge, laissons voir nos tétons, montrons-leur une taille fine, une jambe dégagée,—les grâces d'un joli visage ne sont pas toujours nécessaires,—un rien les frappe, leur imagination travaille; elle s'exerce, elle pénètre toutes les parties de notre corps; elle se fait les plus beaux portraits, donne de la fermeté à des tétons qui souvent n'en ont guère, se représente un sein appétissant, un ventre blanc et poli, des cuisses rondes et potelées, fermes, une petite motte rebondie, un petit conin entouré de tous les charmes de la jeunesse: ils pensent alors qu'ils goûteraient des délices inexprimables s'ils pouvaient y mettre leur vit. Dans ce moment le vit devient gros, s'allonge, se durcit; plus il est gros, plus il est long, plus il est dur plus il fait de plaisir à une femme parce qu'il remplit davantage, frotte bien plus fort, entre bien plus avant, procure des délices, des élancements qui vous ravissent.—Ah! dis-je à Monique, que ne vous dois-je pas! Je sais à présent le moyen de plaire, et je ne manquerai pas, dans l'occasion, de me découvrir la gorge, de montrer mes tétons.—Prends-y garde! me dit la sœur; ce n'est pas le vrai moyen de plaire, il faut plus d'art que tu ne penses. Les hommes sont bizarres dans leurs désirs; ils seraient fâchés de devoir à notre facilité des plaisirs qu'ils ne peuvent pourtant pas goûter sans nous; leur jalousie les indispose contre tout ce qui ne vient pas d'eux-mêmes; ils veulent qu'on ne leur présente les objets que couvert d'une gaze légère, qui laisse quelque chose à faire à leur imagination, et les femmes n'y perdent rien: elles peuvent se reposer sur l'imagination des hommes du soin de peindre leurs charmes; libérale pour ce qui la flatte, elle ne les peindra pas à leur désavantage. Tu ne sais pas que c'est cette peinture que les hommes se font qui fait naître leurs désirs ou l'amour,—c'est la même chose,—car quand on dit: Monsieur de… est amoureux de madame…, c'est la même chose que si l'on disait: Monsieur de… a vu madame…; sa vue a excité des désirs dans son cœur; il brûle d'envie de lui mettre son vit dans le con. Voilà véritablement ce que cela veut dire; mais comme la bienséance exige qu'on ne dise pas ces choses-là on est convenu de dire: Monsieur de… est amoureux.

Charmée de tout ce que la sœur me disait, je m'impatientais de ne pas savoir le reste de son histoire. Je la pressai de continuer.—Volontiers, me dit-elle; nous nous sommes un peu arrêtées, mais ce détail était nécessaire pour ton instruction. Revenons à la surprise que me causa la vue de cette machine ingénieuse que je venais de ramasser.

J'avais mille fois ouï parler de godmiché: je savais que c'était avec cet instrument que nos bonnes mères se consolaient des rigueurs du célibat. Cette machine imite le vit; elle est destinée à en faire les fonctions; elle est creuse et s'emplit de lait chaud, pour rendre la ressemblance plus parfaite, et suppléer par ce lait artificiel à celui que la nature fait couler du membre d'un homme. Quand celles qui s'en servent se sont mises, par un frottement réitéré, dans la situation d'avoir quelque chose de plus, elles lâchent un petit ressort: le lait part et les inonde. Elles trompent ainsi leurs désirs par une imposture dont la douceur leur fait oublier celle de la réalité.

Je jugeai que l'agitation avait fait tomber ce précieux bijou de la poche de quelqu'une des mères qui m'étaient venues attaquer. Je n'étais pourtant pas sûre que ce fût véritablement un godmiché; mais mon cœur me le disait. Cette vue dissipa toute ma douleur: je ne pensai plus qu'à ce que je tenais dans ma main, et je voulus sur-le-champ en faire l'essai. Sa grosseur m'effrayait à la vérité, mais elle m'animait. Mes craintes cédèrent bientôt à l'ardeur que sa vue m'inspirait. Une douce chaleur, avant-coureur du plaisir que j'allai goûter se répandit par tout mon corps; il tremblait de l'émotion où j'étais, et je poussais de longs soupirs.

Crainte de surprise, je commençai par fermer la porte; et, sans quitter les yeux de dessus le godmiché, je me déshabillai avec toute l'ardeur d'une jeune mariée que l'on va mettre dans le lit nuptial. L'idée du secret qui devait ensevelir les plaisirs dont j'allais m'enivrer leur donnait une pointe de vivacité qui m'enchantait. Je me jetai sur mon lit, mon cher godmiché à la main; mais, ma chère Suzon, quelle fut ma douleur quand je vis que je ne pouvais pas le faire entrer! Je me désespérai, je fis des efforts capables de déchirer mon pauvre petit conin. Je l'entr'ouvrais, et, appuyant le godmiché dessus, je me faisais un mal insupportable. Je ne me rebutais pas. Je crus que si je me frottais avec de la pommade, cela m'ouvrirait davantage. J'en mis; j'étais en sang, et ce sang mêlé avec la pommade et ce que la fureur où j'étais faisait sortir de mon con avec un plaisir qui me transportait, aurait sans doute ouvert le passage, si l'instrument n'eût été d'une grosseur prodigieuse. Je voyais le plaisir près de moi, et je n'y pouvais atteindre. J'étais forcenée, je redoublais mes efforts, mais inutilement, le godmiché maudit rebondissait et ne me laissait que la douleur. Ah! m'écriai-je, si Verland était ici, l'eût-il encore plus gros, je me sens assez de courage pour le souffrir. Oui, je le souffrirais, je le seconderais, dût-il me déchirer, dussé-je en mourir; je mourrais contente, pourvu qu'il me le mît. S'il me faisait de la douleur, reprenais-je, que les plaisirs qu'il me donnerait rendraient cette douleur bien douce! Je le tiendrais dans mes bras, je le serrerais étroitement, il me serrerait de même; je collerais sur sa bouche vermeille des baisers enflammés; je les prodiguerais sur ses yeux, ses beaux yeux noirs pleins de feux; il me tiendrait dans ses bras; quelle volupté! Il répondrait à mes transports par des transports aussi vifs; j'en ferais mon idole! Oui, je l'adorerais: un beau garçon comme lui mérite de l'être. Nos âmes se confondraient; elles s'uniraient sur nos lèvres brûlantes. Ah! cher Verland, pourquoi n'es-tu pas ici? Quelles délices! L'amour en inventerait pour nous, je me livrerais à tout ce que la passion m'inspirerait. Mais, hélas! reprenais-je, pourquoi m'abuser par une si douce illusion? Je suis seule, hélas! je suis seule, et, pour comble de douleur, je tiens dans mes mains une ombre, une apparence de plaisir, qui ne sert qu'à augmenter mon désespoir, qui m'inspire des désirs sans pouvoir les satisfaire. Instrument maudit, continuai-je, en apostrophant le godmiché et en le jetant au milieu de la chambre avec rage, va faire les délices d'une malheureuse à qui tu peux servir; tu ne feras jamais les miennes: mon doigt vaut mille fois mieux que toi! J'y eus aussitôt recours et me donnai tant de plaisir, que j'oubliai la perte ceux que je m'étais promis d'avoir avec le godmiché. Je tombai épuisée de lassitude et m'endormis en pensant à Verland.

Je ne me réveillai le lendemain que fort tard; le sommeil avait amorti mes transports amoureux; mais n'avait rien changé à la résolution que j'avais prise de sortir du couvent. Les mêmes raisons qui m'avaient déterminée à prendre cette résolution me firent encore sentir avec plus de force la nécessité de l'exécuter. Je me regardai dès lors comme libre, et le premier usage que je fis de ma liberté fut de tranquilliser au lit jusqu'à dix heures. La cloche eut beau sonner, je ne parus pas. Je m'applaudissais du dépit que ma désobéissance devrait causer à nos vieilles. Je me levai à la fin, je m'habillai; et pour me mettre dans l'obligation de suivre mon dessein, je commençai par déchirer mon voile de pensionnaire, que je regardais comme une marque de servitude. Je me sentis le cœur plus libre: il me semblait que je venais de franchir une barrière qui jusque-là s'était opposée à ma liberté. Mais comme j'allais et je venais dans ma chambre, ce maudit godmiché se présente encore à mes yeux. Cette vue me rend immobile; je m'arrête, je le prends; je vais m'asseoir sur mon lit, je me mets à considérer l'instrument. Qu'il est beau! disais-je en le prenant avec complaisance dans la main, qu'il est long, qu'il est doux! C'est dommage qu'il soit si gros: à peine ma main peut-elle l'empoigner! Mais il m'est inutile… Non, jamais il ne pourra me servir, continuai-je en levant ma jupe et en essayant de nouveau de le faire entrer dans un endroit qui me faisait encore une douleur cuisante des efforts que j'avais fait la veille. J'y trouvai les mêmes difficultés, et il fallut encore me contenter de mon doigt. Je travaillai avec tout le courage que la vue de l'instrument m'inspirait, et je poussai les choses au point que les forces me manquèrent. Je demeurai insensible au plaisir même que je me donnais: ma main n'allait plus que machinalement, et mon cœur ne sentait rien. Ce dégoût momentané me fit naître une idée qui me flatta beaucoup. Je vais sortir, me dis-je, je n'ai plus rien à ménager: sortons avec éclat; je veux porter cet instrument à la mère supérieure: nous verrons comment elle soutiendra cette vue.

Je jouissais d'avance, en allant à l'appartement de la supérieure, de la confusion que j'allais lui causer en lui montrant le godmiché. Je la trouvai seule; je l'abordai d'un air libre.—Je sais bien, madame, lui dis-je, qu'après ce qui s'est passé hier et l'affront que vous avez voulu me faire, je ne peux plus rester avec honneur dans votre couvent. (Elle me regardait avec surprise et sans me répondre, ce qui me donna la liberté de continuer.) Mais, madame, sans en venir à de pareilles extrémités, si j'avais fait une faute, et c'est de quoi je ne conviens pas, puisque la violence que l'indigne Verland me faisait m'ôtait la liberté de me défendre, vous auriez pu vous contenter de me faire une réprimande; quoique je ne l'eusse pas méritée, je l'aurais soufferte et je me serais bornée à gémir sans me plaindre, puisque les apparences parlaient contre moi.—Une réprimande, mademoiselle, me répondit-elle alors sèchement, une réprimande pour une action comme la vôtre! Vous méritez une punition exemplaire, et sans les égards que nous avons pour madame votre mère, qui est une sainte dame, vous…—Vous ne punissez pas toutes les coupables, interrompis-je vivement, et vous en avez dans le couvent qui font bien autre chose!—Bien autre chose? reprit-elle; nommez-les moi, je les châtierai.—Je ne vous les nommerai pas, lui répondis-je, mais je sais qu'il y en avait une parmi celles qui m'ont traitée hier avec tant d'indignité.—Ah! s'écria-t-elle, c'est pousser trop loin l'effronterie! c'est pousser la corruption du cœur et le dérèglement de l'esprit jusqu'où ils peuvent aller! Juste ciel; joindre la calomnie aux actions les plus criminelles, accuser les plus saintes de nos mères, des exemples de vertu, de chasteté et de pénitence, quelle dépravation du cœur! Je lui laissai tranquillement achever son éloge, et quand je vis qu'elle s'arrêtait, je tirai froidement le godmiché de ma poche, et le lui présentant: Voilà, lui dis-je du même air, une preuve de leur sainteté, de leur vertu, de leur chasteté, ou du moins de l'une d'elles! J'examinais pendant ce temps-là le visage de notre bonne supérieure. Elle me regardait, rougissait, était interdite: ces témoignages involontaires ne me laissèrent pas douter que le godmiché ne fût à elle; j'en fus encore plus convaincue par son ardeur à me le retirer des mains.—Ah! ma chère enfant, dit-elle (la restitution que je venais de lui faire m'avait réconciliée avec elle), ah! ma chère fille, se peut-il que dans une maison où il y a tant d'exemples d'édification, il se trouve des âmes assez abandonnées de Dieu pour faire usage d'une pareille infamie? Ah! mon Dieu! j'en suis toute hors de moi. Mais, ma chère fille, ne dites jamais que vous avez trouvé cela: je serais forcée d'user de sévérité, de faire des recherches, et je veux prendre le parti de la douceur. Mais vous, ma chère enfant, pourquoi voulez-vous nous quitter? Allez, retournez-vous en dans votre chambre, je raccomoderai tout: je dirai qu'on s'est trompé. Comptez sur mon affection, car je vous aime beaucoup. Soyez sûre qu'on ne vous verra pas de plus mauvais œil, malgré ce qui s'est passé. Je vois bien qu'effectivement nous avons eu tort de vous traiter comme cela: vous n'étiez pas coupable. Je parlerai sur le bon ton à Mlle Verland. Jésus, mon Dieu, continua-t-elle en regardant le godmiché, que le démon est malin. Je crois, le ciel me pardonne, que c'est un… Ah! la vilaine chose!

Au moment où la supérieure achevait ces mots, ma mère entra.—Qu'ai-je donc appris, madame? dit-elle à la supérieure? et sur-le-champ m'adressant la parole: Et vous, mademoiselle, pourquoi vous trouvez-vous ici? Il fallait répondre; j'étais déconcertée, je rougissais, je baissai les yeux; on me pressa, je bégayai. La supérieure parla pour moi; elle le fit avec esprit. Si elle ne me donna pas tout à fait le tort dans la conduite qu'on avait tenue avec moi, elle ne me chargea pas assez pour faire croire que je fusse bien coupable. Ma faute passa pour une imprudence où le cœur n'avait eu aucune part, pour une violence de la part d'un jeune téméraire que l'on promit bien de ne plus laisser revenir à la grille, et on conclut qu'il n'y avait que mademoiselle Verland de criminelle, puisque c'était elle qui avait fait éclater une chose qu'elle devait taire si ce n'était pour l'honneur de son frère, du moins pour le mien, qui pourtant n'en souffrirait point, parce que, dit la supérieure, elle voulait réparer l'insulte qu'on m'avait faite. Je n'en pouvais pas souhaiter davantage. Je sortis blanche comme neige d'une aventure où, sans me faire injure, on pouvait mettre le tort de mon côté; mais je n'avais garde d'en tomber d'accord. Ma mère me plaignit et me parla avec une douceur qui me toucha.

Les âmes zélées pour la gloire de Dieu savent tirer parti de tout. Il fut arrêté entre la supérieure et ma mère qu'ayant eu le malheur de scandaliser, quoique involontairement, le prochain, il fallait me réconcilier avec le Père des miséricordes et m'approcher du sacrement de la pénitence. On me fit là-dessus bien des exhortations que je passe, pour ne pas t'ennuyer.