Respectueux salut des pins devant la mer,
Immense et bleu baquet d'un sublime Mesmer
Où tout mal se guérit par un brusque miracle;
Mer sans farouche assaut et sans sourde débâcle;
Calme où le ciel fait choir sur les compactes eaux,
Un pur filet tissé de lumineux réseaux,
Celui qui vous créa se perd dans votre gloire!
Son règne qui subsiste au fond de ma mémoire
Se meurt entre vos noms prestigieux et clairs.
Mon Dieu! apparaissez au centre des éclairs,
Pour la foi décevante où mon esprit s'efforce;
Sans cela vous serez, mon Dieu, comme la Corse,
Dont je sais qu'elle est là, dont toute ma raison
M'affirme qu'elle est là, présente à l'horizon,
Sur le tendre versant de la mer ample et ronde,
Bien que je croie encor que c'est le bout du monde.


[LE VISAGE]

Quand le masque intangible où l'enfance reluit
S'envolera soudain de mon jeune visage,
La mer pleine de ciel et le chaud paysage
Ne seront plus ceux-là que j'aimais avec lui.
Triste de leur beauté renaissante et rivale,
Vieux avant l'heure auguste où l'on sait être vieux,
Je ne leur tendrai plus que mes yeux envieux,
Moi qui les reflétais dans un miroir ovale.
Vienne le soir lassé si le malin fut beau!
Mais lorsque le matin est trop bref ou trop grave,
Le doux charme en allé fait gémir le plus brave
Et le premier refus est un petit tombeau.
Mais qu'importe! Brûlons! Vers ma divine cendre
Je ferai retourner mon cœur se dispersant,
Ainsi que les soldats du bataillon Persan
S'interrompaient de fuir pour revoir Alexandre.


[LA PALLAS D'HOMÈRE]

—On pleure, on rit, on ne sait plus
Quel est le moins touchant passage;
Le plus fou succède au plus sage,
Parmi les vers lus et relus,
Et dans la flotte énumérée
Je connais les chefs par leur nom,
Depuis l'immense Agamemnon
Jusqu'au faible et charmant Nirée.
On ne sait plus! J'étais avec
Le terrible cortège grec
De tout mon désir hors d'haleine;
Mais Hector embrasse son fils,
L'enfant a peur du casque; Hélène
Brode avec de la douce laine
Le profil étroit de Pâris;
Priam, en haut des portes Scées,
Voit les cohortes courroucées
Rouler leurs vagues de métal
Jusqu'à la mer aux molles vagues;
Pâris enlève enfin ses bagues
Pour mieux tenir le cuir brutal
D'un bouclier rond comme un disque;
Et, fier de la beauté qu'il risque,
Court sur le sol brûlant et blanc,
Comme un baigneur un peu tremblant,
Un peu craintif, descend la plage.
J'aime ce séducteur volage,
Priam, Astianax, Hector,
Et tout ce peuple qu'on attaque!
On pleure Ulysse dans Ithaque;
Mais est-ce mal? Mais ai-je tort
De pleurer avec Andromaque?
Ô Jupiter, par quels moyens
Aimer les Grecs et les Troyens?
Car je sens bien que mon cœur ploie,
Sans reconnaître au juste, hélas!
Quelle est sa tristesse ou sa joie,
Autant vers l'âpre Ménélas
Que vers la douloureuse Troie.
Criez, les Grecs, et combattez!
Minerve effleure à vos côtés
Le sol roussi de canicule!
Son grand vol jamais ne recule,
Elle tombe du ciel, circule,
Remonte au ciel voir Jupiter,
Retombe, déchire l'éther
De son éblouissante lance!
L'air chaud que sa double aile bat
Lorsque son vol actif s'élance
À droite, à gauche, en haut, en bas,
Fait couler ses cheveux du casque;
Elle est la superbe bourrasque,
Et l'ouragan clair du combat!
Quels beaux efforts! Quels jeux épiques!
Quel cliquetis ses armes font
Lorsqu'elle est peinte au bleu plafond
Au-dessus d'un tapis de piques!
Elle écarte un fer ou le tord,
Pousse la main de Diomède,
Enfonce un trait, verse un remède,
Prend la forte voix de Stentor;
Et pour mieux leur venir en aide,
Se transfigure tour à tour
En jeune homme, en char, en vautour!
En haut d'une invisible tour
Plante sa gigantesque égide;
Et reparaît, souple et rigide,
Souple et rigide comme un lys
Qu'un bourdon anime et talonne,
Plus indomptable que Bellone
Et plus charmante que Cypris!
Elle blesse Mars, frappe Énée,
Et rapide, folle, acharnée,
Vise Vénus qui le défend!
La délicate main se fend,
Un cri de femme! Du sang tombe!
Vénus quitte son brave enfant
Qu'Apollon ravit à la tombe;
Et tandis que la tendre Hébé
Panse avec soin les tissus roses
On voit fleurir de pourpres roses,
Où le sang divin est tombé.
Pallas! que d'efforts! que de zèles!
Quelles infatigables ailes!
Quelle ardeur à compter les morts!
Quel éclat fourbe en ton œil large
Lorsque tu saisis par leurs mors,
Éton, Lampus, Xante et Podarge,
Pour briser leur quadruple charge
Sous les harnais aux triples ors!
Ah! tu sais bien que dans Athènes
Les seuils, les temples, les fontaines,
Disent ton geste triomphant
Porteur de l'invincible épée,
Depuis ton image en poupée
Qu'embrasse le petit enfant,
Jusqu'à la pierre dure et blanche
Où, tes pieds nus brunis par l'eau,
Tu rêves, la main sur la hanche,
Et le front contre un javelot...
Déesse turbulente et sage
Qui te laisses, tel un fruit mûr,
Choir du haut en bas de l'azur
Où rien ne t'arrête au passage,
Et voltige sur le terrain
Que ton regard rapide embrasse
Comme un faucon casqué d'airain
Tournoie au-dessus d'une chasse
Et plane en aiguisant son bec!
C'est parce que le peuple grec
Veut t'offrir une autre statue
Et s'abandonne entre tes mains,
Que ta colère enflamme et tue
(Ah! que les Dieux sont donc humains!)
Cette Ilion qui s'évertue.
C'est parce que tu veux du miel,
L'encens qui parfume le ciel
Et de blancs troupeaux de génisses,
Que tu vas, viens, tournes et glisses
Comme un sublime ludion
À travers l'air si doux à fendre,
Contre Mars qui cherche à défendre
Les murs menacés d'Ilion!
Et c'est peut-être, et c'est sans doute,
Bien qu'Homère n'en dise rien,
Cette miraculeuse joute,
Tout ce manège aérien
Parce que Diomède trouble
Et enveloppe ton cœur double
D'un étrange et fiévreux lien!
Et que sur son char où se dresse
La surnaturelle tendresse
De tout ton beau vol déplié
Comme une victoire de proue,
Il t'a promis, s'il broie et troue
Et mutile Hector sous sa roue,
Une cuirasse et un collier!


[APRÈS AVOIR RELU DES NOMS DE L'ILIADE]

Samos, Glaphyre, Elone, Hyria, Coronée,
Médéon, Haliarte, Orchomène et Daulis,
Je ne verrai jamais vos marbres ni vos lys,
Mais de vos noms divins ma vie est couronnée!