[L'ORGUEIL]
Orgueil! royal orgueil dont nous nous embrasons,
Jusqu'à porter nos cœurs plus haut que les maisons,
Lorsque le tiède avril régénère la ville;
Bel orgueil, ennemi de la vanité vile,
Que vous étiez en moi dans l'éclat du matin!
Le passé palpitant, si proche et si lointain,
Frémissait à mon dos comme de vastes ailes;
Tandis que l'avenir rempli de futurs zèles,
Jaillissement vermeil de vacarme et d'effort,
Semblait être à ma bouche une trompette d'or!
Grâce à vous, cher orgueil, je portais l'auréole
Offerte par le Dieu charmant de la parole,
Qui fait bondir au bout de ses dix bras jumeaux
Les prismes éternels des innombrables mots!
Ô suprêmes instants! Ô vibrantes minutes!
Grâce à vous, j'ai connu les frénétiques luttes
Où la plume et la feuille et le morne encrier
Sont les liens des vers que l'on voudrait crier,
Que l'on voudrait hurler, chanter, soupirer, rire,
Que leur bousculement nous empêche d'écrire,
Et qu'il faut, lorsqu'ils sont en nous et qu'on le sent,
Les laisser ruisseler comme un superbe sang,
Pour vivre tout le long de la courte journée
Les feux de la Sybille et la ferveur d'Énée!
Orgueil de se savoir porteur d'un trésor tel
Qu'on en est à la fois et le prêtre et l'autel;
Orgueil d'avoir son âge, orgueil de vivre en France,
Comment vous posséder avec indifférence?
J'étais enveloppé de votre large vent,
Je n'étais qu'un bonheur de voler en avant!
Grâce à vous, sur les pieds de mes désirs rapides,
Je faisais le parcours du jeune Philippides;
Et m'arrêtais au soir, exténué, vaincu,
Ivre de ce beau jour que j'avais tant vécu,
Pour la petite mort du sommeil et du rêve,
Et pour, après la courte et noire et calme trêve,
Repartir de nouveau, limpide et palpitant,
Avec le lourd secret que tout un peuple attend!
J'avais dû, grâce à vous, être dans un autre âge,
L'enfant Septentrion qui dansait sur la plage
Et dont on ne sait rien par le trouble passé,
Sinon qu'il se tua pour avoir trop dansé!...
Car de l'aube au couchant vous régliez ma danse;
Au fond de vos replis de corne d'abondance,
Vous me gardiez les fleurs que nul ne connaît plus!
Le bruit chantait en moi des siècles révolus,
Comme l'auguste mer hante un doux coquillage...
Et j'étais un vaisseau plus clair que son sillage.
Mais hélas! loin du sol dont nous étions partis.
Quand le monde à la fois trop vaste et trop petit
Nous était devenu ce que l'arbre est à l'aigle;
Lorsque hors des saisons, du siècle et de la règle,
L'orgueil nous emportait sans crainte de retour
Comme un docile agneau pendu sous un vautour;
Un Dieu volant aussi d'un vol brutal et tendre
Était déjà monté plus haut, pour nous attendre!
Et nous devons alors redescendre avec lui.
Il tourne, il fonce, il joue, il tire, il pousse, il suit!
Depuis longtemps ses mains nous préparaient des chaînes
Et dans le fol espoir de libertés prochaines
Nous tendons nos poignets, pâles et renversés.
Éros, épargne-nous: l'orgueil était assez!
[LA MÉDITERRANÉE]
Quel soleil! On dirait une cymbale ronde
Attendant le grand choc d'une cymbale sœur,
Dont le disque inconnu, soudain, envahisseur,
Sonnera contre lui l'auguste fin du monde!
Sous le ciel courbe où seul un astre a fait son nid,
On a l'impression si sublime et si nette
Que la mer, suspendue au flanc de la planète,
Brille et tremble à l'envers sur le gouffre infini.
Le tendre vent qui lisse et qui boucle les vagues,
Agite sur mon front les rameaux de la paix;
Le sol, pareil aux toits, sous un azur épais,
Astreint ma frénésie aux somnolences vagues.
Ô Jouvence! Jouvence, où mon cœur est allé
Se rajeunir d'un mal dont le chagrin me hante;
J'aime ta solitude humide et scintillante,
Où le ciel de midi mire un ciel étoilé!
[LA FAIBLESSE D'ULYSSE]
Je pensais: tout s'achève où cette mer commence!
Quel calme et quel retour à la noble raison,
D'entendre, du rivage au mur de l'horizon,
Son bruit chaud répandu comme un divin silence.
De quel œil altéré de rêve universel
Je verrai le soleil, éblouissant Saint-George,
Transpercer le matin de la queue à la gorge,
Ce dragon du corail, de l'éponge et du sel!
Sur un sable marqué des dix-huit pas des Muses,
Où le flot d'un tel bleu se peint et se repeint,
Je jugerai, couché sous le dôme d'un pin,
Le jeu contraire et joint dont l'air et l'eau s'amusent.
Dans l'éternel décor que rien n'a pu changer,
Des jeunes gens, massifs comme de souples marbres,
Prendront les balles d'or parmi l'odeur des arbres
Et se battront avec, au lieu de les manger.
Ivres de jeune audace et de forces marines,
Sur l'herbe rousse et sèche ils formeront deux camps,
Et riront dans le soir aux souffles suffocants
De s'être fait la guerre avec des mandarines!
Un petit faune roux courra prendre son bain,
Ses sabots claqueront sur le rocher cubique,
Et j'entendrai dans l'air noble et mythologique
Son bêlement de chèvre et ses cris de bambin.
Ce sera comme aux jours où l'humide Andromède
Vit, dans un remous blanc de plume et de métal,
Sur un cheval ailé de conte oriental,
Poindre et grandir l'amant qui volait à son aide!
Ce sera comme aux jours où tout était si beau,
Que les dieux descendaient par les hautes montagnes
Et d'un geste mortel choisissaient des compagnes
Avant de les contraindre au secret du tombeau.
Et peut-être qu'un soir je verrai le mystère,
Ivre d'antique et grave et merveilleuse peur,
Du sol, jaloux de l'eau, secouant sa torpeur,
Pour s'ébranler d'un flux et d'un reflux de terre.
Et je pensais: ici tout est pressé, tissé,
Tassé, rempli; couleur, chaleur, tumulte, arome!
Je ne trouverai pas la place du fantôme
Que déjà le voyage avait rapetissé!
Combien j'étais joyeux du passé qui s'efface!
Quel plaisir de ne plus recevoir comme un coup
L'image de vos traits si hauts sur votre cou.
Votre œil qui de profil a l'air d'être de face...
... C'est alors que surgit le chant de votre voix,
Une impossible voix qui montait sans limite...
Et je compris soudain les sirènes du mythe,
Et je connus l'amour pour la première fois.
Comment un soir pareil le trop charnel Ulysse
Put-il n'avoir rien su, rien vu, rien entendu?
Ma corde est en lambeaux et ma cire a fondu;
J'écoute... Et libre enfin, je retourne au supplice!