[À UNE FUGITIVE]
Presque toujours l'espoir pendant la libre course
Se transforme en regret amer.
Et le fleuve emporté reviendrait à sa source
S'il n'était pas bu par la mer!
[LES VILLES]
Apporte-moi, voyage, un superbe repos;
Je meurs d'imaginer tes villes inconnues,
Sur le courbe univers doucement répandues,
Comme un silencieux et célèbre troupeau.
Je les porte si fort au pavois de mon rêve
Que je pourrais toucher leurs arbres et leurs murs:
Et c'est, dans le soleil de leurs accueils futurs,
Que mon vague avenir se précise et s'achève.
J'imagine, en marchant sous le ciel de Paris,
Leurs climats dont le cœur s'accable et se délecte,
Leur tumulte nouveau, leur âpre dialecte,
Leur odeur de maïs, de vanille et de riz.
Elles sont là. Ce sont mille terres promises,
Où notre frais matin entraîne un soir si chaud,
Que, contre leur terrasse aux balustres de chaux,
Les gens sont presque nus sous de molles chemises.
L'une a la mer aux flots pliés et dépliés;
L'autre, le lac épais, torpide et circulaire;
Une autre encor, le fleuve, et toutes pour me plaire
Des palais lumineux et de clairs espaliers.
On y cueille des fruits sans craindre de reproches,
Tellement ce larcin soulage un arbre las;
Et les nombreux parfums aux tendres entrelacs
Sont exacts et brouillés comme un concert de cloches.
Ah! dans ce morne hiver où nous nous surmenons,
Malgré le froid tardif qui s'incruste aux façades,
Combien je fais crouler ces obstacles maussades,
Pour rejoindre ces lieux enguirlandés de noms!
... Sur ce fleuve où s'éloigne un vert ricochet d'iles,
Chateaubriand rêvait d'unir en quelques mots,
Le singe à masque noir, les flexibles rameaux,
Le parfum d'algue et d'ambre autour des crocodiles.
C'est près de ce jet d'eau, bel acteur jaillissant
D'un poème étranger dont le bruit seul me touche,
Que Saadi lâcha la rose de sa bouche,
Pour que Ronsard un jour la reçoive en naissant.
Chacune a son autel où le souvenir fume,
Et brûle un feu divin de respect et d'orgueil,
Lorsqu'on voudrait baiser les trois marches d'un seuil,
Ou mordre un peu de terre, ou boire un peu d'écume.
Palos, David, Calem, Bagdad, Louqsor, Alger!
Mon multiple désir s'élance vers vous toutes,
Semblable à ces pigeons qui découvrent leurs routes,
Lorsqu'un secret instinct les aide à voyager.
Je suis votre support, votre cariatide;
Et, lourd de vos maisons, de vos fruits, de vos fleurs,
De tout votre sommeil, de toutes vos chaleurs,
Entassés, réunis sur mon cœur intrépide!
Je pense à l'avenir où, vous voyant soudain,
Sans que je vous invente, et d'un œil net et large,
Je me délivrerai de l'accablante charge,
Demeure par demeure, et jardin par jardin.
* * *
Je me rappelle un soir dans un parc de Cocagne,
Un parc italien au décor fabuleux,
D'où je voyais au loin, entre les cactus bleus,
Un express noir ourler le bord de la montagne.
Des cèdres de la Chine et des lys de Ceylan
Rapprochaient leur fatigue humide et contournée
Et comme un monstre ému, la Méditerranée,
Ne servait qu'au loisir d'un petit voilier blanc.
Et le ciel à la mer mêlait si bien ses teintes,
On distinguait si mal la ligne d'horizon,
Qu'il s'imposait de faire un effort de raison,
Pour n'y pas voir un ange avec les ailes jointes.
Des roses se pressaient aux crêtes des murs secs
Comme autour de Priam les compagnes d'Hélène,
Et laissaient choir en bas leur suppliante haleine
Vers les durs aloès pareils aux guerriers grecs.
Et moi pâle, épuisé par cette libre serre
Où rien n'était jailli comme un soupir du sol,
J'appelais Robinson et Virginie et Paul,
Et toute mon enfance indigente et sincère!
Et toute mon enfance où, du sable aux genoux,
Lorsqu'un doigt maternel m'indiquait la Grande Ourse,
J'ignorais qu'il existe un terme à notre course
Et des cœurs inconnus toujours en deuil de nous.
[LA JOIE PANIQUE]
Rire inévitable de Pan,
Joie ardente, immense, panique,
Où flotte et claque la tunique
Des pâles nymphes s'échappant...