[LE DRAPEAU DE VÉRONIQUE]
Implacable besoin de créer et d'écrire,
Laisse-moi le repos auquel j'aspirais tant!
Le cher repos de voir, de soupirer, de rire,
D'être un prêtre muet du jardin éclatant!
Vois, j'ai laissé dormir mon travail sur la table,
Tellement le dehors frappait au store écru,
Et voilà que ton choc perfide et délectable
Me fait rasseoir plus tôt que je ne l'avais cru;
Demain je chanterai l'herbe vivante et fine
D'où l'on voit, l'œil mi-clos, couché sur le côté,
Le turbulent matin qui ressemble à Delphine
Lorsqu'elle déclamait son «Ode à la beauté».
Je chanterai demain l'approche de l'automne,
Qui ne peut plus cacher les gestes nus d'Éros;
Et la fille et le fils que la forte Latone
Mit au monde, au milieu des lauriers de Délos.
Fais grâce! Tu sais bien de quel vaste délire
Je me sens défaillir sous les doigts d'Apollon,
Lorsque je ne suis plus qu'une harpe, une lyre,
Un docile, un sonore el divin violon!
Tu sais que c'est mon sang que le papier recueille,
Mon pauvre sang mortel qui coule par mes doigts,
Et se transforme en encre au contact de la feuille,
Comme s'il ruisselait pour la dernière fois!
Mon âge à tes assauts offre un appui débile,
Peut-être que demain je te servirai plus!
Ne m'abandonne pas, semblable à la Sybille
Après qu'elle a crié: Deus! Ecce Deus!
Tout le jardin d'odeurs et de couleurs s'encombre,
Et je serai pareil au naïf parasol,
Qui reçoit du soleil et qui donne de l'ombre
Pour qu'on repose un peu sur l'implacable sol.
Laisse-moi, fugitif, enfantin, inutile,
Recevoir sur ma main sans plume et sans crayons,
Les coups universels de ce poing qui rutile
Et supporte le monde au bout de ses rayons.
Caron ne peut toujours et d'un prodige unique
—Insecte radieux sous quel divin chapeau!—
Capturer la nature au lin de Véronique,
Et l'offrir, et le vendre, et s'en faire un drapeau!
[PIROÜS ET LES SIRÈNES]
ULYSSE
Je n'entends rien. Je n'ai plus peur.
La cire est ferme à mon oreille.
L'horizon de pourpre se raye...
Indéfinissable torpeur!
On m'a dit qu'elles sont des hordes,
Et qu'elles aiment ce climat.
J'appuie à la fraîcheur du mât
Mon torse enveloppé de cordes.
Mes rameurs en ont fait autant
Contre l'harmonieuse attaque.
Je veux revoir la ronde Ithaque,
Ithaque où Pénélope attend!
Le vaisseau penche, monte et penche,
Et remonte et repenche encor;
Quel peut être le divin cor
Suspendu sur leur froide hanche?
Il paraît qu'au lieu de genoux
Elles ont une souple queue,
Une queue écailleuse et bleue,
Des yeux tristes levés sur nous.
Au bord des mouvantes vallées
Sur leurs plages de sable clair,
On m'a conté qu'elles ont l'air
De molles vagues déroulées.
Le mouvement universel
Se répercute et nous balance...
Oh! regarder avec silence
Le domaine onduleux du sel.
Rien d'extérieur ne m'arrive,
Je suis enclos, fixe, engourdi.
Leurs baisers dont on a tant dit
Ne valent pas la bonne rive!
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais quel est ce jeune marin
Qui surgit d'un paquet de voiles?
Et pourquoi libre? Jusqu'aux moelles
Un malaise nouveau m'étreint.
Piroüs! Je te connais brave,
Mais tous sont braves sur ma nef
Et tous captifs! Et moi, le chef,
Par mon ordre je suis esclave!
Piroüs!... Il ne m'entend pas!
Des larmes roulent sur sa joue;
Il se dirige vers la proue,
D'un exact, d'un terrible pas!
Je veux! Piroüs! Je supplie!
Toi le plus jeune et le plus beau,
Détourne tes regards de l'eau,
De l'eau qui se gonfle et qui plie!
Je comprends! Tu mis nos liens,
Chanvre qui grince et fer qui sonne;
Mais il ne resta plus personne
Pour rouler et nouer les tiens!
Pardonne, Piroüs! Sans doute
Vers leurs inentendables chants,
Il va, parmi les mornes champs,
Se fendre une écumeuse route!
Piroüs...! Au bord du vaisseau
Il se penche! Proche avalanche...
Puis à cheval. Comme il se penche!
Et plus rien après un seul saut.
Plus rien... Si! tout à coup, mirage
Déformé d'un glauque miroir,
(La nuit tombe, il fait presque noir)
La forme de quelqu'un qui nage...
Oh! peu à peu, là-bas, nageant
Avec des bras naïfs et frêles,
Le malheureux tiré vers elles
Par le fil de leur voix d'argent!...