RONSARD.


À MON LIVRE

Comme un pâtre qui chante écoute en se penchant
S'évanouir son chant sur la confuse route,
Après l'avoir chanté je me penche, et j'écoute
Sur les chemins confus s'évanouir mon chant.
Des jeunes hommes doux, attentifs et moroses,
Appuyaient leur fatigue aux terrasses du soir;
Et remplis de scrupule, ils n'osaient pas s'asseoir,
Au centre des jardins illuminés de roses.
Moroses, attentifs et doux ils restaient là...
Leurs pauvres yeux ouverts exténués d'attendre;
Et leur rêve unissait dans un mélange tendre
La blanche Virginie et la sombre Atala.
Ils se disaient: «Hélas! À quoi sert d'être jeunes?
Quelle attente nous fait si sombrement nerveux?
Pour quel combat divin ce casque de cheveux?
Pour quel verger futur ces impossibles jeûnes?
Pourquoi sentir en nous frémir nos lendemains,
Comme un fils qui se forme et croît et se secoue?
Pourquoi ce Beethoven que notre mère joue
Vient-il pétrir nos cœurs entre de chaudes mains?
Romanesques, pareils, et loin les uns des autres,
Prenant leurs langes clairs pour de pâles linceuls,
Ils sentaient naître en eux, à force d'être seuls,
L'humble rébellion et l'orgueil des apôtres.
Mon livre, enchaîne-les par leurs faibles poignets;
Attache à ton beau char cet le émouvante escorte;
Traîne-les doucement, ô mon livre, et m'apporte,
Ces captifs éblouis sur lesquels je régnais.
Alors grave, debout, chef qui doute et recule,
J'écouterai leurs pas se rapprocher en chœur;
Comme au jour où Jésus entendit dans son cœur,
Ceux des Samaritains remplir le crépuscule.