Le lendemain matin, Jacques vit la foule des touristes. Sur la place Saint-Marc, prise au piège par ce décor théâtral, cette foule élégante avoue ses moindres secrets, comme au bal masqué. L'impudence la plus franche croise les âges et les sexes. Les plus timides y osent enfin le geste ou le costume qu'ils souhaitaient honteusement à Londres ou à Paris.

C'est un fait que le bal masqué démasque. On dirait un conseil de réforme. Venise, à force de rampes, de projecteurs, montre les âmes toutes nues.

Le tourment amoureux de Jacques prenait une tournure plus décevante qu'à Mürren.

La nuit, sous la moustiquaire, il en tendait les guitares, les ténors. Il soupçonnait des conciliabules. Il pleurait de n'être pas la ville. Héliogabale, dans ses pires caprices, n'en exigeait pas tant.

Le normalien de Baveno passait par Venise. Il fit connaître à Jacques un jeune journaliste et une danseuse. Ils sortirent souvent ensemble.

Une nuit que le journaliste accompagnait Jacques jusqu'à son hôtel.

—J'ai à Paris un milieu ignoble, dit-il. J'aime cette jeune fille qui ne s'en doute pas. Au retour, il m'est impossible de reprendre mes anciennes relations et, d'autre part, je sens que j'aurai du mal à rompre.

—Mais... si Berthe vous aime (c'était le nom de la danseuse).

—Oh! elle ne m'aime pas. Vous devez le savoir. Du reste, je compte me tuer dans deux heures.

Jacques le railla sur le suicide classique à Venise et lui souhaita bonne nuit.