—Et Louise?
—Louise? Germaine ne voit plus Louise. C'est une autre paire de manches. Figurez-vous que Mahieddine ne couchait pas avec Louise. C'était l'amour platonique. Alors Germaine lui a soufflé Mahieddine, et patati, patata. On lui enlève son poète. Du reste, je ne suis pas fâché qu'elle ne fréquente plus Louise. Encore un mic-mac. Imaginez qu'avant Mahieddine, tout allait à l'Angleterre. Nous faisions du sport, nous jouions au golf, nous montions à cheval, nous mangions du porridge, nous lisions le Times. C'est à mourir de rire. Comme l'Angleterre était à l'ordre du jour, il fallait un Anglais. Nous avons eu un Anglais; très agréable, du reste. Vous le connaissez: Stopwell. Stopwell grand favori juste après votre départ. Jacques nous tire sa révérence, il faut du neuf. Vous y êtes? Paf. L'Angleterre a duré trente-sept jours. Une semaine après la crise anglaise, elle découvre votre Stopwell. Un mois après la découverte, je reçois des lettres anonymes. Germaine vous trompe... (vous connaissez le style)... elle a une garçonnière rue Daubigny. Bon. Je veux bien. Je marche. En revenant de la chasse j'arrive rue Daubigny. Je sonne. On m'ouvre. Savez-vous qui je pince? Stopwell. Stopwell et Louise. Parfaitement. Le pauvre Stopwell était rouge comme une tomate. Louise riait aux larmes. La garçonnière est à elle, pour fuir l'Altesse qui habite Paris incognito. Voyez comment les mauvaises langues se renseignent. En rentrant chez moi, j'hésitais. Dois-je raconter à Germaine? Avec elle, c'est pile ou face. Elle a pris la chose au tragique. Elle croyait Stopwell vierge. Elle pleurait. Elle perdait sa mascotte, son joujou, son dada, son Angleterre. J'ai eu beau défendre Stop, lui dire que la chair est faible, que Louise... «Inutile. C'est un mufle. Les hommes sont ignobles.» Et cœtera, et cœtera. Elle n'a pas voulu que Stop remette les pieds à la maison. Elle criait que la maison n'était pas un dancing qu'elle irait vivre seule à la ferme. Je vous jure que j'en ai entendu.
Jacques écoutait, assez gêné. Quinte-Curce rapporte qu'Alexandre, au contact des Barbares, s'imprégnait peu à peu de leurs défauts. Mais Jacques, s'il avait attrapé, au contact de Germaine, un tour de main de bonneteur, l'avait perdu. Il n'était plus le Jacques du Tour du Monde. Il ne pouvait admettre tant d'aveuglement. Il ressemblait au détective qui, devinant le voleur sous la moustache du banquier, tâte la crosse de son revolver. Il se demandait si Osiris ne raillait pas, ne savait pas, ne préparait pas un mauvais coup.
Nestor continuait:
—Que voulez-vous, mon pauvre ami, elle est un diable, un vrai diable. Je l'aime, et tant qu'elle ne me trompe pas, c'est le principal.
Jacques renversa du vermouth sur son fauteuil.
—Laissez, laissez, dit Osiris, peu importe.
Il faut qu'elle se distraie. Moi, je ne peux pas la distraire. Je la loge, je l'habille, je la dorlote, mais j'ai la banque. J'ai la tête pleine d'échéances. Si j'étais un Stopwell, un Mahieddine, je garderais encore des ânes en Egypte.
Il se leva. Il tambourina sur les vitres.
Ces mots grandirent tellement cet homme aux yeux de Jacques qu'il se recula pour le voir. Il se demanda s'il n'en distinguait pas que la base. Il lui sembla qu'un Osiris de granit, assis sur cinq étages de morts, souriait d'une hauteur incalculable, dans un ciel constellé de chiffres.