L'antidote à l'intelligence est la bêtise. Mais la bêtise est chose plus rare qu'on ne pense. La folie encore davantage. Voici de nouveau la pauvre muse les cheveux épars.
Or, je m'avise d'être aussi peu littéraire que possible. Cela, les littérateurs ne le pardonnent pas. Mais un littérateur sera chatouillé par le dadaïsme, qui est littérature par excellence. Cela le houspille, l'intrigue, l'excite, l'inquiète beaucoup[9].
—Qu'en tendez-vous par littérature? me demande un grincheux.
—Du tic, du style-point de départ, du «genre».
—Alors, vous êtes pour la poésie à idées?
—Pas le moins du monde, et voilà où le dessin secret de la poésie ne ressemble à rien qui s'explique. Je disais ailleurs du musicien que, pour me toucher, il fallait qu'il se préoccupât de ressemblance, que son œuvre ressemblât aux mouvements qui le poussent à en développer le thème, fût-il une simple opération de chiffres sonores.
Il en va de même pour le peintre. Lorsque Picasso achève une toile, elle est belle par sa force de ressemblance, même lorsque notre œil ne dénombre pas les objets qui la motivent. C'est que Picasso, nourri des maîtres, défrichant plus loin leur territoire, sait le pauvre prestige de l'arabesque et de la tache. Il les laisse aux décorateurs.
Lorsqu'il regarde un groupe d'objets, les digère et les transporte peu à peu dans un monde qui lui est propre, où il gouverne, jamais il ne brode. Jamais il ne perdra de vue leur force objective. Ainsi, supprime-t-il l'identification et conserve-t-il à ces objets leur ressemblance, distribuée selon d'autres chiffres, mais formant le même total. Il substitue le trompe-l'esprit au trompe-l'œil. Son tableau est un tableau. Il vit seul. Il ne renseigne sur rien d'autre.
Ainsi, doit être le poème. C'est ce souci de dire vrai (si peu vrai, hélas! pour le lecteur), cette obsession de réalité irréelle qu'épousera la forme. Du reste, ce vrai, que reconnaissent certains aristocrates de l'esprit, serait aussi difficile à faire comprendre aux autres que la Sainte-Trinité.
Dans les Mariés de la Tour Eiffel je me vante d'être enfin parvenu à un résultat de cet ordre. L'auteur donne vingt ans pour qu'on en ressente la poésie. Jusque-là, cette pièce restera un dialogue pauvre ou drolatique. Il a tiré trop juste, avec une arme trop perfectionnée. La balle traverse; malgré ses plaintes, l'adversaire n'a rien senti.