Pour faire voir combien cet aveuglement existe, non seulement dans les milieux officiels, mais encore dans les autres, je citerai l'exemple d'un vrai poète qui, lorsque j'écrivais le lundi, dans Paris-Midi, Carte blanche, me reprocha de ne jamais parler que d'artistes célèbres. Or, outre que j'écrivais ces articles pour renseigner un public aussi éloigné de nous que possible et que je ne pouvais l'introduire dans toutes les sacristies de toutes les chapelles, je ne citais que les noms qui venaient sous ma plume, et presque aucun de ceux qu'on a l'habitude de voir dans les revues d'avant-garde.
Il ne se rendait pas compte combien sont peu connus par le public, des artistes tels que Derain, Braque, Picasso, Apollinaire, Max Jacob, Erik Satie et notre bande d'écrivains et de compositeurs. Il me croyait prudent[10].
Pensez donc qu'en 1920, un dilettante averti, cherchant un nom de peintre avec les grimaces d'un homme qui a ce nom au bout de la langue, me dit: «Vous savez bien, cet espagnol des Ballets Russes....» C'était Picasso.
En 1919, une belle Américaine me demanda de l'emmener à l'atelier de Picasso. Elle prenait mille leçons. Elle avait des professeurs de boxe, de danse, de gymnastique, de chant, de reliure, d'histoire. Je lui ai même connu un professeur de Mallarmé. Me choisissait-elle comme professeur de cubisme? Je refusai, sachant combien Picasso redoute les visites et l'accueil qu'il leur réserve. Accueil aimable, chargé de haine, et, certain que les explications sont inutiles, opinant du bonnet à chacune des grossièretés que nos élégantes ne manquent jamais de prodiguer aux artistes[11].
Un beau jour, ma belle Américaine me dit triomphalement qu'elle avait été emmenée chez Picasso par le peintre Zuloaga. «—Eh bien?—Eh bien! Zuloaga est un de ses plus vieux camarades. Entre camarades on ne se gêne pas. Il a tout avoué.—Quoi donc?—Que son cubisme est une farce. Je lui avais demandé si c'en était une. Il me répondit qu'il ne voulait pas se divertir plus longtemps d'une personne si belle et si intelligente.»
La découverte de cette impuissance où nous sommes d'introduire certains noms dans notre œuvre donne une grande force à nos ennemis. Ils savent que nous ne pouvons leur répondre. Déjà, parmi les noms qui comptent, sait-on lequel tombera sur le parcours? Un article de Baudelaire, de Stendhal en fournissent la preuve. Mais est-il une plus amusante collection que celle qui fournira dans un siècle la preuve de notre clairvoyance? C'est ma manière, à moi, d'acheter des toiles qui «vaudront très cher un jour». Cent ans après ma mort, je me reposerai, fortune faite.
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Selon toujours ce luxe qui consiste à user sans commentaires de certains termes évidemment interprétés par le lecteur d'une toute autre sorte que par nous, les poètes parlent souvent des anges. Selon eux et selon nous, l'ange se place juste entre l'humain et l'inhumain. C'est un jeune animal éclatant, charmant, vigoureux, qui passe du visible à l'invisible avec les puissants raccourcis d'un plongeur, le tonnerre d'ailes de mille pigeons sauvages. La vitesse du mouvement radieux qui le compose empêche de le voir. Si ce mouvement ralentissait, sans doute apparaîtrait-il. C'est alors que Jacob, un vrai lutteur, lui saute dessus. Beau spécimen de monstre sportif, la mort lui demeure incompréhensible. Il étouffe les vivants et leur arrache l'âme sans s'émouvoir. J'imagine qu'il doit tenir du boxeur, du bateau à voiles.
Nous voici loin des hermaphrodites en sucre, aux mains jointes, portant ailes d'or et lys, coiffés d'étoiles. Voyez l'ange furieux qui «fond du ciel comme un aigle», l'ange de Delacroix et ces anges qui valurent au Gréco d'être condamné par l'Église pour ne pas leur avoir peint les ailes réglementaires.
Nous gardons tous une nostalgie des pages qui manquent aux Écritures, relatives à la chute des anges, à la naissance des géants leur progéniture, aux crimes de Lucifer, toute une mythologie chrétienne.