Revenons à la rime, ce vieux stimulant de bonne marque. Après des drogues plus savantes on la retrouve avec plaisir. Souvent même, pour mon compte, je m'en suis servi lorsque son intervention m'était le moins utile. Surtout dans certain chant du Cap de Bonne-Espérance. Un grand nombre de rimes s'y distribuent à des intervalles qui ne permettent de percevoir qu'une rumeur d'usine.

Rappellerai-je un mot de H. Poincaré que je cite dans le Potomak, sans dire d'après qui:

«Les poètes remportent sur nous. Le hasard d'une rime fait sortir tout un système de l'ombre.»

Ce mot est trop magistral pour que je le commente. En effet, à chercher dans la terre un caillou qui ressemble à un autre tout en ne lui ressemblant pas, on risque de découvrir un trésor.

J'allais oublier la cheville. C'est naturellement sur quoi le vieil amateur de poésie porte ses regards. Mais, pour continuer ce jeu de mots, si la poésie change souvent de robe et de dessous, elle change aussi de chevilles. Nous voyons vite les anciennes. Les nouvelles ne nous sautent pas aux yeux. À la longue, elles se ressemblent toutes. Rimbaud, loin de les escamoter, les met au premier plan et en tire d'incroyables richesses. Mais, de cette façon encore, elles existent et deviendront évidentes. Il n'y a pas de poésie sans chevilles.

* * *

On a coutume de représenter la poésie comme une dame voilée, langoureuse, étendue sur un nuage. Cette dame a une voix musicale et ne dit que des mensonges.

Maintenant, connaissez-vous la surprise qui consiste à se trouver soudain en face de son propre nom comme s'il appartenait à un autre, à voir, pour ainsi dire, sa forme et à entendre le bruit de ses syllabes sans l'habitude aveugle et sourde que donne une longue intimité. Le sentiment qu'un fournisseur, par exemple, ne connaît pas un mot qui nous paraît si connu, nous ouvre les yeux, nous débouche les oreilles. Un coup de baguette fait revivre le lieu commun.

Il arrive que le même phénomène se produise pour un objet, un animal. L'espace d'un éclair, nous voyons un chien, un fiacre, une maison pour la première fois. Tout ce qu'ils présentent de spécial, de fou, de ridicule, de beau nous accable. Immédiatement après, l'habitude frotte cette image puissante avec sa gomme. Nous caressons le chien, nous arrêtons le fiacre, nous habitons la maison. Nous ne les voyons plus.

Voilà le rôle de la poésie. Elle dévoile, dans toute la force du terme. Elle montre nues, sous une lumière qui secoue la torpeur, les choses surprenantes qui nous environnent et que nos sens enregistraient machinalement.