Vous apprendrai-je, en outre, que les mots bizarres, les épithètes, l'emphase, le pittoresque l'empêchent de s'élever?
Voilà en quelques lignes notre état d'esprit poétique actuel. C'est-à-dire ce qu'il sera dans vingt ans.
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Renonçant à la rime et nous refusant aux agréables désordres du vers libre, il fallut bien les remplacer par quelque chose. Ce quelque chose ressemblait pas mal aux tics cérébraux et dont l'enfance est presque toujours victime. Il s'agit de sauvegarder un équilibre mystérieux, d'encombrer sa vie de rites sans être vu, tels que calculs d'après l'âge, les dates ou les numéros des immeubles, cruautés soulageantes, attouchements réitérés d'ustensiles de table ou de boutons de porte, nombre de pas comptés entre les becs de gaz ou les arbres, haussements d'épaules à gauche si le passant nous croise à droite et vice versa, faux vœux pour déjouer le sort, allant jusqu'à formuler le vrai vœu pour que le sort s'embrouille, despotisme du rapport entre les noms et les visages, des jours en couleurs et mille de ces grimaces profondes qui réapparaissent dès que nous perdons notre contrôle nerveux et qui, pour peu qu'une d'elles se développe démesurément, deviennent la folie.
La mise en place du verbe, les terminaisons masculines ou féminines, la pulsation du rythme, l'incroyable sévérité qui nous empêche, là ou le lecteur ne saurait voir que paresse, se forment, peu à peu, nerveusement, jusqu'au supplice. Il faut à tout prix que la pensée batte comme bat le cœur avec sa systole, sa diastole, ses syncopes qui le distinguent d'une machine.
Pendant que le poète crée, son poème est maintes fois en danger de mort.
Un baigneur qui ne sait pas nager et qui se noie, invente la natation. Avec quels vieux mouvements, sans cesse inventés, le poète sauve son poème! De tous ces mouvements il se rappelle le mécanisme. Il les recommence. Il est habité par mille diables auxquels il doit obéir. Ces règles mystérieuses sont aux vieilles règles de la versification ce que dix parties d'échecs menées ensemble sont à une partie de dominos. Mais notre joueur s'enfonce dans des combinaisons de plus en plus délicates où personne ne peut le suivre et où lui-même risque de se perdre un jour. Il se découvre des martingales; soit qu'il s'intrigue, trouve un stimulant artificiel à retourner un texte et cherche à y recréer ou détruire des rapports, soit qu'il raffine singulièrement le jeu des acrostiches.
Les uns le prennent pour un farceur, d'autres pour un malade, d'autres ressentent la tragique beauté du jeu et s'en délectent sans chercher à comprendre pourquoi.
Nous sommes en face du «suicide grammatical» de Jean Epstein.
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