Un vrai poète se soucie peu de poésie: De même un horticulteur ne parfume pas ses roses. Il leur fait suivre un régime qui donne à leurs joues et à leur haleine le maximum de couleur et de parfum. Paul Valéry, un noble poète, se vante d'être un versificateur, de se livrer à des exercices. Tant mieux pour nous s'il est poète. Mais ce mystère ne le regarde pas.
Si, me direz-vous, le rôle du poète se borne à jouer avec soi-même une partie d'échecs, encore faut-il des règles. Valéry écrit en vers. Que prétendez-vous avec votre jeu à la marche duquel nous n'entendons rien? D'abord, plus je découvre les prestiges du lieu commun, plus j'incline à croire que l'excitation de l'esprit vient du petit nombre de moyens dont il dispose, et plus je me rapproche du vers, vieux costume pareil que chacun de nous déforme.
Nous voyons, couramment, nos amis confondre nos poèmes avec des notes que la paresse empêche de mener plus loin, jetées au hasard de la page. Or, malgré toute l'architecture secrète, la concentration, le sacrifice que de tels poèmes représentent, je reconnais qu'il nous est impossible d'obtenir, que le lecteur, même averti, se mette dans notre rythme et sente nos moindres déclenchements.
Je suis donc obligé, puisque chacun travaille pour soi' et se forme une règle qui lui est propre, de ne pas croire à l'avènement d'une règle nouvelle mais de voir dans ce désordre général, formé d'ordres individuels, une secousse, une mue de l'esprit. Après l'impressionnisme, le vers libre: cette Capoue, l'esprit ne peut rompre net avec un apport aussi considérable. Donc, chacun le soumet à des coupes, à des tailles, à des disciplines. C'est ainsi que notre époque, en apparence anarchiste, se délivre de l'anarchie et retourne aux lois avec un esprit nouveau.
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Selon nous, le poète ne fera pas d'art d'après l'art. Il usera du véritable réalisme, c'est-à-dire qu'il accumulera en lui des visions, des sentiments, et au lieu de s'en servir à la hâte au risque d'émouvoir par un chantage sentimental comme un brillant journaliste, les laissera tranquilles. Ainsi se formera, peu à peu, un amalgame, un magasin de rapports inattendus, toujours à portée de sa main, sans qu'il s'en doute. Depuis trop longtemps l'image abîme la poésie. Un livre de poésies était un livre d'images, une suite de comparaisons où chacun pouvait satisfaire ce goût de la singerie, hélas! encore si vif chez l'homme.
Or, un poète qui procède par images peut nous distraire comme un commis voyageur amuse la table d'hôte en confectionnant un lapin avec une amande et des allumettes, il ne nous touchera jamais. Il s'occupe de poésie. Il parfume ses roses. Si les roses sont fausses, il trompe les naïfs. S'il possède réellement des roses, il les gâte. On pourrait dire de presque tous nos grands poètes officiels qu'ils gâtent leurs roses[12].
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Les bonnes larmes ne nous sont pas tirées par une page triste, mais par le miracle d'un mot en place. Peu de personnes sont dignes de pleurer ces larmes-là. Que la poésie émeuve peu de personnes, c'est possible. N'ai-je pas dit qu'elle était le comble du luxe[13]?
Un poème doit perdre une à une toutes les cordes qui le retiennent à ce qui le motive. Chaque fois que le poète en coupe une, son cœur bat. Lorsqu'il coupe la dernière, le poème se détache, monte seul comme un ballon, beau en soi et sans autre attache avec la terre.