Car si la poésie en soi ne progresse pas plus que l'électricité qui se trouvait autant à la portée des Grecs qu'à la nôtre, les moyens de la transmettre suivent la marche du progrès. C'est ce qui rend étranges certains poètes d'avant-hier, Vigny entre autres, à la façon des vieilles locomotives. Après un siècle, le véhicule démodé se transforme en objet 'd'art. Nous n'en sourions plus.
La comtesse de Noailles, dont on aimerait être l'Eckermann, tant son esprit tire juste, qu'il s'agisse d'abattre un aigle ou de casser une pipe, nous disait un jour que la lampe électrique la satisfaisait comme de voir enfin à ses ordres les puissances de l'orage. Leur mystère tourmentait ses sens de jeune fille. Maintenant, elles servent la maison. Les dieux obéissent.
Rappelez-vous aussi une vignette des livres d'enfants: Franklin, armé d'un fouet, chasse la foudre de sa chambre, comme une chienne.
Mais ni le paratonnerre, ni l'ampoule électrique ne nous renseignent sur l'âme de l'électricité.
Surtout qu'il ne s'agit plus de l'inspiration. L'inspiration sera le plus ou moins de débit du courant électrique, la plus ou moins grosse décharge.
Nous ne prétendons pas analyser une puissance occulte qui imprègne l'univers et ne se manifeste pas seulement par l'entremise des artistes. Cette puissance peut nous toucher aux larmes dans des phénomènes où l'art n'entre pas en ligne de compte. Par exemple, un certain feu d'artifice quelques jours avant la guerre, un goéland blessé qui tombe du ciel, la première fois que j'ai regardé la lune avec un télescope, le sinistre du Titanic lu dans un journal, un voleur que la foule essaye de prendre rue de la Bourse, un manège à vapeur place du Trône, le galop d'un cheval ralenti par le cinématographe, ou, au contraire, l'éclosion accélérée d'une rose, je cite là, au hasard du souvenir, quelques circonstances où le fluide poétique s'accumulait comme un orage et remplissait de malaise, de pressentiment, de poésie.
Nommons donc pour simplifier les choses ce fluide: poésie, et: art, l'exercice plus ou moins heureux par quoi on le domestique. Voilà le rôle de notre artiste. Mais, «si le ciel en naissant ne l'a pas fait poète», comme dit l'excellent Boileau, il aura beau poser les fils nécessaires, la lampe ne s'allumera pas.
La poésie dans son état brut fait vivre celui qui la ressent avec une nausée. Cette nausée morale vient de la mort. La mort est l'envers de la vie. Cela est cause que nous ne pouvons l'envisager, mais le sentiment qu'elle forme la trame de notre tissu nous obsède toujours. Il nous arrive de sentir nos morts contre nous et, cependant, d'une sorte qui empêche toute correspondance. Imaginez un texte dont nous ne pourrions savoir la suite, parce qu'il est imprimé à l'envers d'une page que nous ne pouvons lire qu'à l'endroit. Or, l'envers et l'endroit, utiles pour s'exprimer à la mode humaine, n'ayant sans doute aucun sens dans le surhumain, ce verso, vague, creuse autour de nos actes, de nos paroles, de nos moindres gestes un vide qui tourne l'âme comme certains parapets tournent le cœur.
La poésie active ce malaise, le mélange aux paysages, à l'amour, au sommeil, à nos plaisirs.
Le poète ne rêve pas: il compte. Mais il marche sur des sables mouvants et quelquefois sa jambe enfonce dans la mort.