Il s'y accoutume d'ailleurs, et cela lui paraît vite aussi normal que les folles palpitations qui n'effrayent pas les cardiaques.

La poésie prédispose donc au surnaturel. L'atmosphère hypersensible dont elle nous enveloppe aiguise nos sens secrets et nos antennes plongent dans des profondeurs que nos sens officiels ignorent. Ces odeurs qui arrivent des zones interdites rendent ces sens officiels jaloux. Ils se révoltent. Ils s'épuisent. Ils cherchent à fournir un travail au-dessus de leurs forces. Un merveilleux désordre s'empare de l'individu. Attention! À qui se trouve être dans cet état, tout peut devenir miracle.

Les poètes vivent de miracles. Ils surgissent à propos de toute chose, grande ou petite. Les objets, les désirs, les sympathies se mettent d'eux-mêmes sous leurs mains. L'incohérence du sort, se rythme pour leur venir en aide. Ils connaissent des époques royales. Mais qu'un miracle manque, les nerfs se dénouent, les sens s'assoupissent. On dirait que du doigt devenu maigre la bague magique tombe. Ce sont des périodes pénibles. La poésie, comme une drogue, continue d'agir mais se retourne contre le poète malade et le harcèle de malchances. Le sentiment de mort qui lui était ce que la volupté du vertige est à la vitesse devient un spasme de chute.

Un jour, le doigt engraisse, la bague s'y retrouve et le miracle réapparaît.

Nous sommes ici en face de phénomènes plus spéciaux, sur lesquels nous n'avons aucun contrôle et qui sont à la poésie apprivoisée ce que l'occultisme est à la science.

La poésie, s'il lui arrive de se mêler au mécanisme des rêves, ne provoque aucune rêverie, ni rêvasserie. Elle apporte parfois aux rêves un relief, une violence critique, une superposition de décors dont le souvenir mêlé à des souvenirs de veille ajoute à cette nausée morale qui lui est propre.

La rêverie, la rêvasserie, sont le fait du poète sans poésie. Car la poésie n'empêche aucunement la vivacité, l'enfantillage, les jouets d'un sou, les farces, les fous rires que les poètes mènent de front avec la plus incroyable mélancolie.

Comme vous le voyez, nous ne sommes pas loin de l'esprit religieux[16] et de ce que Charles Péguy appelait le rire du missionnaire.

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La religion est encore autre chose.