Aussi l'homme a-t-il droit à jouer ce jeu. Il en est autrement avec la science et la métaphysique où elle mène presque toujours. Le poète que rien ne limite rapporte quelquefois une perle de profondeurs où le savant prouve qu'il est impossible de descendre. La métaphysique et les causes premières jouent lentement, âprement, à cache-cache. Le poète se promène et trouve la cachette. Mais si le poète devance et découvre toujours, il n'exploite jamais sa découverte. Il voit. Il passe. Il ne harcèle pas, il ne traque pas l'inconnu.

C'est cependant ce privilège de toucher juste et plus loin que toute science qui met autour de l'art une atmosphère de châtiment. La science lente, qui marche en comptant ses pas, se trompe. Elle semble ne pas gêner beaucoup l'Inconnu. Il la laisse assez tranquille. Elle aide quelquefois l'homme et ne dérange jamais les dieux.

L'inconnu est une mer «interdite à nos sondes». La science, la philosophie, l'occultisme s'y baignent, pataugent au bord.

Les artistes construisent un navire, une villa.

L'homme qui joue au jeu de l'art se mêle de ce qui le regarde avec le risque d'ouvrir une brèche sur ce qui ne le regarde pas. Les découvertes d'un Einstein dépassent notre petite taille et n'arrivent pas aux pieds des dieux. Il s'épuise dans le vide.

Un Einstein prouve des erreurs. Il ouvre une porte aux erreurs nouvelles. Il faudrait, pour dénoncer des erreurs sans ridicule, se mettre à telle altitude que les oreilles ne pourraient nous entendre. Se tenir dans les limites accessibles à une masse de grandes intelligences médiocres infirme toute théorie.

Imaginons une fable. Des insectes enfermés dans une bouteille ronde couchée sur une table y vivent et pullulent. Au bout de quelque temps, un des insectes découvre que leur univers est plat. Quelque temps après, un autre qu'il est cubique. Quelque temps après, un autre qu'il est triangulaire; quelque temps après, qu'ils vivent libres, mais retenus contre une surface bombée. Ainsi de suite. Un insecte, poète, écrit, précisément pour rimer avec onde:

Moi, pauvre prisonnier d'une bouteille ronde.

Il a tout découvert, mais il ne renseigne personne.

Je regarde un objet solide, un vieux clou. Sa matière est faite de molécules qui ne se touchent pas entre elles et qui bougent à des vitesses folles. Imaginons une de ces molécules peuplée d'êtres lucides comme nous, gravitant, vivant, rêvant, entourées de vide et voyant à distances inégales, dans ce faux vide, d'autres molécules qui les chauffent, qui les éclairent, qui gravitent. Leur orgueil s'attardera-t-il à croire qu'elles peuvent être fraction infinitésimale d'une formidable tête de clou?