La poésie, sous cette forme, est d'autant plus active, que rien ne l'y laissait prévoir. Nous nous attendions à rire et nous rions. Le fluide opère. Un entrain funèbre secoue l'orchestre. Après avoir entendu la lettre à Métella et «ce que c'est pourtant que la vie», nous en garderons toujours l'empreinte mystérieuse.

Relisez la danse macabre de Baudelaire. Vous serez frappés de sa ressemblance avec la musique d'Offenbach:

Cette coquette maigre aux airs extravagants....
Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants...
Aucuns l'appelleront une caricature,
Ô charme d'un néant follement attifé!

Ce dernier vers pourrait servir d'épigraphe au quadrille d'Orphée aux Enfers, dont un mauvais conducteur de poésie goûte le brio désuet; mais un bon conducteur y sent se rouvrir des vieilles blessures.

En 1914, bien des grincheux virent dans le tango une manœuvre du Satan allemand pour faisander notre race. Ils virent mal. Alors que croire d'Offenbach? Vu sous cet angle n'apparaît-il pas, en 1869, comme un fait exprès? La farandole vers le gouffre.

J'ai déjà raconté, ailleurs, Mme Wagner, pleurant dans l'ombre d'une loge pendant une récente reprise de La Belle Hélène. Elle aurait supporté sans larmes le Cortège des Dieux à Bayreuth, mais à Paris, succombant aux souvenirs, atteinte par le fluide, elle pleurait à la Marche des Rois.

* * *

Jadis les prêtres commandaient, l'artisan exécutait. Était-ce un artiste? Son œuvre-avait alors le double mérite d'une belle apparence et d'une signification profonde. Ainsi les juifs furent-ils les véritables sculpteurs de l'Égypte. Aujourd'hui l'art végète entre les seules mains des artisans. L'artisan-prêtre est des plus rares. C'est vers lui que nos yeux se tournent. Le public se contente d'admirer des portes qui ne donnent sur rien. Mais, comme le jeu d'échecs qui puise, paraît-il, ses règles déformées dans l'itinéraire de l'Arche d'Alliance, où cet antique jeu de l'art ne plonge-t-il pas ses racines? Le moindre joueur déplace plus de mystère qu'il n'apparaît.

C'est encore un des motifs pourquoi ce jeu nous intrigue, remue autour de lui tant de malaises, de surprises, de douleurs, de consolations.

Il est néanmoins bien à l'homme, bien de la terre et, en quelque sorte, modeste. Son danger ressemble à celui de l'Arche Sainte, grosse machine électrique autour de laquelle se pressait un peuple ignorant l'électricité. Le bouvier qui la touche du coude en piquant ses bêtes sur le chemin de Jérusalem tombe mort, peut-être frappé par Dieu, mais il est surtout victime d'une imprudence. Soyez sûrs que les prêtres n'y touchaient pas avant d'avoir interrompu le courant. De même, les secrets de l'art conduisent encore à l'homme.