C'est cette pudeur qui nous pousse à traiter légèrement de nos inquiétudes profondes. Cette pudeur empêche qu'on nous écoute, qu'on nous prenne au sérieux. J'ai masqué le drame du Potomak sous mille farces. Ainsi chante-t-on pour se donner du cœur dans le noir.

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On accuse d'arrivisme ce qui pousse avec une force irrésistible. Le théâtre, surtout, plus voyant que les livres, attire le reproche d'arrivisme sur celui de nous qui s'en préoccupe. Ce reproche m'étonne toujours.

Arriver... Arriver à quoi? Arriver où?

Pour nous autres, qui agissons en marge des récompenses et des places à prendre, l'arrivisme n'a pas plus de sens qu'une liasse de billets de banque entre les mains d'un sauvage. C'est sans doute cette indifférence complète à la réclame qui attire la réclame autour des spectacles particuliers.

Pour ma part, malgré que je me fasse une règle de ne jamais lire les articles bons pu mauvais qui me concernent, sauf si on m'y force, j'ai toujours entendu mener un grand bruit gratuit autour de nos spectacles.

Or, les critiques sont partagés entre la conviction que notre groupe dépense une fortune pour monter une œuvre et que cette œuvre lui en rapporte une autre.

Des amis me citent les articles les plus étranges. Ainsi n'ayant lu ni le Mercure de France, ni l'Action Française, j'ai tout de même été bien aise de savoir qu'à notre époque, en 1921, le critique de l'un croyait Auric, Honegger, Durey, Milhaud, Poulenc, Germaine Taillefer et moi millionnaires, citait Cézanne et Chabrier comme artistes pauvres, pensait sincèrement que nous payions pour être joués, et le critique de l'autre estimait que «je fais n'importe quoi pour lire mon nom imprimé».

On s'étonne qu'une telle revue et qu'un tel journal accueillent de si naïves folies, et que des hommes, même incultes, les puissent encore écrire.

Ce que je me demandais, c'est pourquoi des spectacles comme Parade, le Bœuf sur le Toit, les Mariés de la Tour Eiffel, révoltent si fort les professionnels du théâtre et déchaînent une si longue colère, puisqu'ils n'exercent aucune concurrence.