Ces spectacles n'empiètent pas sur le marché. On les donne peu. Ils ne touchent pas au boulevard. Ils évoluent en dehors de la production dite contemporaine.

Un article de notre ami Lugné-Poë m'ouvre les yeux. Il s'effraye. Il possède pourtant des titres à ne s'effrayer de rien. Il signale un danger. Il constate l'importance atmosphérique de ce théâtre spécial qui se développe ailleurs qu'au «théâtre», qui démode le théâtre, qui ne le remplace pas pour le public mais qui l'en fatigue confusément.

Le cirque, le music-hall, le cinématographe et ces entreprises qui, depuis Serge de Diaghilev, mettent de puissants véhicules aux mains des jeunes, autant de forces qui conspirent, sans même connaître leur entente, contre ce que le théâtre est devenu, savoir: un vieil album de photographies.

Les pièces du boulevard éveillent une espérance en chacun. Puisque un tel auteur, pense le publie averti, peut atteindre de si hautes cimes, puisque cette vieille actrice peut paraître si jeune, tout n'est donc pas perdu pour moi. Grosso modo, un sentiment de cet ordre préside au succès des répétitions générales.

J'ai vu un dramaturge en vogue qui essayait de nous faire partager son médiocre bonheur. Près de moi, quatre de ces femmes qu'on ne rencontre qu'au théâtre, les cheveux jaunes, charmeuses de perles, se cueillaient les larmes dans l'œil avec une pointe de mouchoir, pour qu'en coulant elles ne les défardassent pas.

Simple détail de salle, me direz-vous. Erreur. Ainsi se comporte une salle d'élite. Le reste moutonne derrière.

Mais le regard, l'oreille distraits que ce public accorde, pour rire, à nos spectacles, lui laisse une empreinte mystérieuse. Cette empreinte le gêne. C'est une mouche dans son naseau. Il dormait. Il se cabre. Il rue. Car le théâtre est un gros véhicule de poésie.

Hélas! il oblige à des réussites immédiates. Le seul moyen d'obtenir un résultat sera donc de créer un malentendu à la faveur duquel plusieurs publics puissent simultanément trouver leur compte (Shakespeare, Molière). Je me permets pour cette question délicate de renvoyer à la préface des Mariés de la Tour Eiffel.

Revenons à l'arrivisme.

Même dans le régime des places, qui donc arrive? Victor Hugo est-il arrivé? J'en doute. La patronne de l'auberge où j'habite ne sait pas son nom. Les jeunes ne lisent plus ses livres. Les lecteurs grouillent sur Baudelaire. Baudelaire arrive-t-il? Une viande arrive-t-elle parce que les mouches s'y mettent à la longue? Elle est plutôt moins fraîche.