De même, étant donné le soin minutieux de Flaubert, s'il fouille un motif, nous sommes étonnés de voir la nonchalance avec laquelle il déroule son histoire, saute les époques, et voltige, pour ainsi dire, lourdement, de détail en détail.
Les tireurs à but n'encourent pas le même reproche. Ne fignolant jamais, ils peuvent voltiger. Tout à coup, ils s'abattent sur les fleurs, et ils en sortent le miel d'un seul coup de trompe[3].
Le style point de départ est une grande faiblesse[4].
Cette faiblesse caractérise les époques où il est inutile de se jeter à l'eau avec l'instinct de conservation comme maître nageur.
Après la tempête, après une nécessité de retour au calme, à la tenue, il arrive ce phénomène que l'art fourmille d'épauleurs excentriques. Ils offrent aux yeux la pire apparence du désordre. Il leur arrive de tirer juste, mais avant tout, ils épaulent. C'est alors, puisque nous visitons un labyrinthe, une sorte de romantisme classique. Fausse concision, fausse vitesse, fausse hâte d'atteindre le but. Ainsi, pour épuiser notre métaphore, ressemblent-ils à ces tireurs qui visent dans une glace, ou entre les jambes, la tête en bas. Ainsi faisait Robert, acrobate de la carabine, jusqu'au jour où un général spirituel imagina de le conseiller comme partenaire à notre pauvre ami Garros. L'idée l'amusa; on fit des essais. Robert manquait tout. Il prétendit que de n'avoir pas sa barbe postiche le gênait. On lui permit la barbe. Il manquait toujours. En fin de compte, il avoue employer un compère, tirer fort mal, et n'avoir pas osé le dire parce que ses papiers n'étaient pas en règle.
Un tic ne saurait être style, même un tic noble. Soigner sa pensée, la manier, la mettre en relief, c'est soigner son style. Autrement envisagé, le style ne peut qu'obscurcir ou qu'alourdir.
Le vrai écrivain est celui qui écrit mince, musclé. Le reste est graisse ou maigreur. Il y a dans le tireur excentrique, toujours si à la mode, un terrible mélange de graisse et de maigreur.
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Une naïveté de la jeunesse consiste à croire que certaines injustices ne peuvent plus se produire. Exemple: un Rimbaud, un Cézanne ne resteraient plus sans public, sans une milice internationale[5]. Oui certes, ceux-là ressuscitant, ou leurs conséquences. L'injustice sera réparée sur leurs fils et petits-fils. Mais le nouveau Rimbaud, le nouveau Cézanne, le contradicteur, trouvera même accueil, même solitude. Rien ne change. Il fera sourire et hausser les épaules au parti de l'audace, par son audace même, trop différente. Rappelez-vous ce «client sérieux» qui buvait d'abord la moitié du café, puis y versait du cognac, puis coupait le reste avec de l'eau, puis buvait de l'eau sucrée. Nous en sommes là des «Poètes maudits».
Les pompiers ne sont pas où on se l'imagine. Il ne faut pas les chercher sur d'autres planètes que la nôtre. Comment un Bonnat, un Saint-Saens, pleins de talent tous deux, pourraient-ils être pompiers? Les pompiers, les nôtres, doivent être Rimbaud, Mallarmé, Cézanne, et si vite, nous-mêmes.