On se demande souvent la raison pour laquelle Rimbaud quitta les lettres. Le doute est impossible. Seul, évité par la race de ceux-là même qui cherchent à réparer l'injustice et la recommencent envers d'autres, écœuré des cafés, trouvant que ce joli monde ne méritait pas son suicide et que le suicide était un peu ridicule, il choisit le seul dénouement possible.

Écrire, surtout des poèmes, égale transpirer. L'œuvre est une sueur. Il serait malsain de courir, de jouer, de se promener, d'être un athlète sans sueur. Seuls la promenade d'un homme et l'homme lui-même m'intéressent. C'est pourquoi peu d'œuvres de vivants me touchent. Dans l'œuvre d'un mort, dans le parfum de sa sueur, je cherche un témoignage d'activité. Le Louvre est une morgue; on y va reconnaître ses amis. Nous aimons à faire sentir notre sueur, à la vendre. La foule et le délicat n'aiment que se griser de sueur, s'intoxiquer de sueur. Du reste la promenade, le sport ne les intéressent pas.

Rimbaud, au Harrar, offre l'exemple d'un athlète de la poésie qui ne transpire pas. Mais il ne bouge plus. Si on bouge, une fois admis qu'on en accepte l'inconvénient, il faut suer le moins possible, et, pour ainsi dire, suer sec.

P.-S.—Ce que je nomme promenade, sport, n'est pas cette manière de vivre que Wilde appelait son chef-d'œuvre. C'est la vie de l'esprit dont je parle.

* * *

Mon ami Francis Picabia, l'esprit le plus souple que je connaisse, est un tireur qui trouve plus amusant de tirer sur la patronne du tir que de tirer sur l'œuf. Tire-t-il sur elle? Non. Il craint les gendarmes.

Je me sens pauvre lorsque nous discutons. Ni l'un ni l'autre, nous ne jouons pour la galerie. Nous aimons le jeu—mais pendant que je m'exténue à jouer dans certaines limites et selon les règles, le voilà qui saute, qui joue n'importe comment et n'importe où, qui consacre la triche alors que personne mieux que lui ne connaît les règles du jeu. J'en ai assez d'être battu. Je l'imite. Nous en arrivons à jouer dos à dos, chacun pour soi, dans une entente parfaite.

Ah! Narcisse! quel drôle de couple tu fais.

Les mots n'ont pas de sens. Soit. J'accepte. En ont-ils, lorsque vous m'expliquez longuement pourquoi j'ai tort de m'en servir? Acceptez le jeu, dominez-le, arrangez-le à votre guise, mais conservez une chance d'échange et de trouver un partenaire digne de vous.

Évidemment, vous jouerez avec peu de monde. Mais quoi de plus fermé que certains cercles? Du reste, vous jouerez surtout avec des morts ou avec de très jeunes gens.