P.-S.—Un jour Picabia me dit: Vous êtes résigné. Vous avez les mêmes désirs que moi mais vous vous arrangez avec le possible. Vous avez raison. Il vaut mieux faire la route en petite automobile qu'à pied, avec une auto de course en tête. Moi je suis le nègre, l'espagnol, j'ai une auto de luxe dans la tête.

Je répondais: J'ai aussi l'auto de luxe dans la tête et le derrière dans ma petite auto.

Picabia me disait encore: Nous possédons chacun une balance aussi sensible et une manette pour donner à tout un poids égal. Moi je mets la manette en public et je l'ôte chez moi. Vous mettez la manette chez vous et vous l'ôtez en public.

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On a inventé le genre moderne, le poète moderne, l'esprit moderne. Dire «je suis moderne» n'a pas plus de sens que la fameuse farce «nous autres, chevaliers du moyen âge». La confusion vient de ce que l'homme, véritable nègre, est ébloui par le progrès: téléphone, cinématographe, aéroplane. Il n'en revient pas. Il en parle, comme M. Jourdain annonce à tous qu'il s'exprime en prose.

C'est ce que le naïf, appelle poésie moderne, confondant les mots et l'esprit. Il donne la première place au décor.

Ce qui entre chaque jour dans notre décor, ne doit être repoussé, ni porté au premier plan. Le poète doit s'en servir au même titre que du reste.

Celui qui veut à tout prix le modernisme, qui étonne le public par une débauche de couleurs et de surprises sur la vieille étoffe, au lieu de tisser une trame nouvelle, le progrès lui fera perdre sa place.

Tout se démode, me dites-vous. C'est une autre affaire. Un chef-d'œuvre n'est pas appelé chef-d'œuvre, mais il transforme tout. Il est mode profonde. Chacun suit sans le savoir. Nécessairement, il se démode. Il est démodé par un autre chef-d'œuvre. À la longue, d'abord, il prend du pittoresque. Ensuite, il cesse d'être vieille robe. Il entre au musée du costume.

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