Ce fut à Reims que Clémence de Bormes et Guillaume eurent le baptême du feu. En y arrivant, des collines, on la voyait en bas, comme le bûcher de Jeanne d'Arc. Sa fumée sombre s'étalait, plate, aussi loin que celle des paquebots sur la mer.

Dans la ville l'herbe poussait, des arbres sortaient par les fenêtres. Les immeubles ouverts en deux montraient le papier à fleurs des chambres. L'une avait encore sa commode, un cadre sur un mur. Le lit pendait au bord d'une autre.

La cathédrale était une montagne de vieilles dentelles.

Les médecins militaires, que le bombardement intense mettait dans l'incapacité d'agir, attendaient une accalmie dans la cave du LION D'OR. Trois cents blessés remplissaient l'hospice et l'hôpital. Reims se trouvant, en cas de guerre, sous la protection d'une ville qui ne s'en souciait pas, ne pouvait ni évacuer, ni nourrir personne. Les blessés mouraient de leurs blessures, de la faim, de la soif, du tétanos, du tir. La veille, à l'hôpital, on venait d'apprendre à un artilleur qu'il fallait lui couper la jambe sans chloroforme, que c'était la seule chance de le sauver, et il fumait, blême, une dernière cigarette avant le supplice, lorsqu'un obus réduisit le matériel chirurgical en poudre, et tua deux aides-majors. Personne n'osa reparaître devant l'artilleur. On dut laisser la gangrène l'envahir comme le lierre une statue.

Ces scènes se répétaient dix fois par jour. Chez les Sœurs, on avait, pour cent cinquante blessés, une tasse de lait rance et une moitié de saucisson. Un prêtre, dans une longue salle trouée, administrait de paillasse en paillasse et, pour mettre l'hostie dans les bouches, desserrait les dents avec une lame de couteau.

Les services que pouvait rendre le convoi étaient minces, mais les majors chargeaient Gentil de fiches appelant au secours. On vivait sous la tonnelle de nos projectiles qui passaient avec un bruit d'express et des obus allemands ponctuant la fin de leur paraphe soyeux d'un pâté noir de foudre et de mort.

Le désarroi de cette ville était à son comble, ses nerfs à bout. On ne voyait qu'espionnage et on fusillait vite. La Princesse, Madame Valiche et Guillaume, rencontrèrent une patrouille qui menait bel et bien le peintre russe au mur. On l'avait trouvé, dessinant la cathédrale. Le nom magique le sauva et empêcha de lui adjoindre d'autres membres du cortège.

Cette atmosphère intenable vivifiait Clémence et Guillaume. Ils secondaient Madame Valiche dont le zèle ne connaissait plus de bornes et qui émerveillait les deux ambulances.

Elle proposa d'emplir les voitures de blessés. On la laisserait à Reims avec le docteur et on viendrait le lendemain prendre une nouvelle charge. La princesse et Guillaume voulurent rester aussi.

—Ma voiture vide, dit Clémence, peut contenir deux hommes. Il m'est impossible de prendre leur place.