[LA PRINCESSE DE BORMES]

Ses vrais mobiles étaient d'un autre ordre.

Veuve, fort jeune, du prince, mort d'un accident de chasse deux ans après leur mariage, la princesse de Bormes était Polonaise. La Pologne est le pays des pianistes. Elle jouait de la vie comme un virtuose du piano et tirait de tout l'effet que ces musiciens tirent des musiques médiocres comme des plus belles. Son devoir était le plaisir.

C'est ainsi que cette femme excellente disait: «Je n'aime pas les pauvres. Je déteste les malades.»

Rien d'étonnant que de telles paroles scandalisassent.

Elle voulait s'amuser et savait s'amuser. Elle avait compris, à l'encontre des femmes de son milieu, que le plaisir ne se trouve pas dans certaines choses mais dans la façon de les prendre toutes. Cette attitude exige une santé robuste.

La princesse dépassait la quarantaine. Elle avait des yeux vifs dans un visage de petite fille, que l'ennui flétrissait instantanément. Aussi le fuyait-elle et recherchait-elle le rire que les femmes évitent parce qu'il donne des rides.

Sa santé, son goût de vivre, la singularité de ses modes et de son mouvement lui valaient une réputation épouvantable.

Or elle était la pureté, la noblesse mêmes. C'est ce qui ne pouvait se faire comprendre aux personnes pour qui noblesse et pureté sont des objets divins dont l'usage est sacrilège. Car la princesse s'en servait, les assouplissait et leur communiquait un lustre nouveau. Elle déformait la vertu comme l'élégance déforme un habit trop roide et la beauté de l'âme lui était si naturelle qu'on ne la lui remarquait pas.

C'est donc, de la sorte dont les gens mal habillés jugent l'élégance, que la jugeait le monde hypocrite.