« Instinctivement, à la vue d’une femme, nous devinons son parfum d’amour, ce parfum qui nous prendra tout entier, corps et âme. Car la vue est en quelque sorte la synthèse de tous nos sens. Notre œil respire et palpe la chair, et ne nous trompe pas.
« D’ailleurs, il y a un rapport mystérieux et certain entre les lignes, les couleurs, l’expression d’une femme et son parfum et son baiser. Lorsqu’un poète de génie aura fixé ces concordances intuitives, il aura enrichi notre raison d’une connaissance nouvelle.
— Si bien, répondit Morangis, que, respirer une femme, c’est déjà l’avoir possédée…
— Oui, dit Raymond : le goût du fruit est dans son parfum. Mais cela prouve aussi qu’il ne peut y avoir d’esthétique absolue. L’esthétique est individuelle et correspond à notre sexualité…
Après un silence, il ajouta :
— A notre orgueilleuse et éphémère virilité : petite vibration d’insecte dans la lumière. Je songe malgré moi aux personnages du passé, ancien ou récent, dont nous ne pouvons plus imaginer les amours que par nos propres gestes, nos propres émotions. Contemplés de très haut, tous ces émois ne sont pas plus individualisés et différenciés que les gestes d’accouplement des mantes ou des scarabées.
« Vois, Morangis, cette mauvaise peinture qui représente une très belle femme de la fin du 18e siècle, une de mes aïeules : je sais son nom, mais il ne reste d’elle que cela : la vanité d’une étiquette et cette imprécise empreinte sur une toile. Elle n’est plus rien, ni du passé ni du présent : elle est comme si elle n’avait jamais vécu. Sous quelles caresses a-t-elle vibré, crié son petit cri de joie étouffé sous la terre ?
« Si on réfléchissait plus sérieusement à ces banalités et à la vanité des éternités, peut-être finirait-on par mieux diriger sa vie, apprendrait-on à ne pas l’encombrer de désirs inutiles, à équilibrer sagement ses joies et ses peines afin d’en fabriquer une harmonie, une sérénité…
« Mettre son orgueil dans le sentiment même de la fragilité de cet orgueil. Prendre conscience de sa grandeur dans la vanité de la grandeur. N’aimer la gloire que comme une vérification de sa propre valeur et n’en accepter le mensonge que comme un levain de perfection. Perfection sans autre but que cette perfection même, abstraction faite de toute idée de lâche récompense. La récompense est une insulte, une humiliation.
Pourtant, réfléchit Raymond, qui parlait plus pour clarifier ses propres pensées que pour convaincre Morangis qui, sans doute, l’écoutait distraitement. Mais Raymond aimait cette immobilité silencieuse de son ami qui lui donnait l’illusion d’être compris.