— Pourtant, Morangis, toute perfection réclame, comme la beauté, un miroir où prendre conscience d’elle-même. Il suffit qu’un être nous regarde (fût-il un mythe divin ou sentimental créé par notre propre imagination), nous regarde et nous approuve. La solitude n’est que vide et inconscience : ceux qui ont pu la supporter et s’en enrichir ne l’ont fait que par une sorte de dédoublement de leur personnalité, dont l’un des personnages admirait l’autre.

« La solitude serait la mort, Morangis… Toi-même qui es seul, ne vis-tu pas avec le fantôme de Marthe, plus réelle en toi qu’elle ne le fut jamais dans sa réalité charnelle…

— Oui, répondit Morangis : elle est là et il me semble qu’elle nous écoute…

Mais Raymond poursuivait le fantôme de son idée, curieux de la conclusion à laquelle il allait aboutir :

— Personne n’a jamais pu supporter la vraie solitude… Les ermites du désert dansaient leur ascétisme et leurs flagellations sous l’œil de Dieu, miroir idéalisé. D’ailleurs, nulle beauté dans ces humiliations et ces sacrifices : ce n’est qu’un marché, un échange, une volonté assez intelligente dans sa naïveté d’être, un jour prochain, heureux éternellement. Si Dieu existait, c’est lui qui serait la dupe de ce marché. En réalité, il n’y a pas d’amour désintéressé : même celui qui prétend se sacrifier à l’être aimé n’est pas pur, puisqu’il trouve sa volupté dans l’idée orgueilleuse du sacrifice accepté.

« En vérité, je te le dis (selon la formule du Christ), tout être vivant n’a qu’un désir, qu’une volonté, et tous ses gestes, même les plus contradictoires, tentent de le réaliser : être heureux. C’est un tropisme aussi fatal que celui qui fait tendre les protozoaires vers la lumière. Quels que soient les modes de transposition de cette tendance fatale, tous les hommes agissent et s’agitent vers cette lumière du bonheur, les Don Juan comme les martyrs volontaires. Et ces derniers sont encore les plus voluptueux, les plus exigeants : ce sont de formidables poètes qui dédaignent une vie qu’ils jugent médiocre, ce qui prouve la qualité de leur lyrisme, pour une autre vie divinisée qu’ils se créent et qui devient pour eux la réalité.

« Oui, même celui qui se suicide cherche encore le bonheur dans la paix et dans le néant.

« La vie est amour, joie, bonheur, jusque dans ses détresses, ses déchirements et ses angoisses.

IX

Un matin d’une agaçante pureté, une lettre de Madeleine apprit à Raymond qu’elle avait dû subitement repartir pour la Normandie, au chevet de sa pieuse tante à l’agonie. Le plus cruel pour elle avait été de partir sans son Dionys auquel elle voulait épargner le spectacle inesthétique de la mort. Il n’arrivera, disait-elle, que lorsque tout sera prêt pour la cérémonie rituelle et le réconfortant banquet qui suivra. En attendant ce jour encore imprécis, elle confiait Dionys à Raymond, le priant de le préserver de toute mauvaise accointance et de le lui garder dans toute cette pureté dont elle se réservait la possession impure.