Mais Raymond, dont toutes les heures vivantes étaient enlianées à la présence de Rite, se déchargea de cette garde sur Morangis et lui remit le jeune éphèbe aux grands yeux bleus. Morangis, un peu troublé par la féminité équivoque de ce jeune dieu, l’emmena chez lui. Il sentait en lui un peu de cette fierté que l’on éprouve à posséder un beau lévrier décoratif ou un somptueux chat angora.
Mais il s’aperçut tout de suite qu’il y avait une âme sensible et inquiète dans ce jeune animal de style. Un soir que devant le silence rêveur de l’enfant timide, Morangis s’abandonnait à ses improvisations musicales, il se retourna tout d’un coup et vit que Dionys, la tête dans ses mains, pleurait, la poitrine soulevée d’un sanglot.
Ému de cette émotion, Morangis s’était approché, et à genoux devant le divan où Dionys était assis, il l’attira vers lui, le serra sur son cœur et l’embrassa. Il fut tout étonné d’avoir cherché les lèvres de l’enfant qui n’avait pas chassé ce baiser, encore mouillé de son sanglot. Il ne savait pas si c’était sa propre musique qu’il baisait aux lèvres de Dionys ou s’il était seulement inconsciemment attiré vers la féminité qui se cachait en ce corps d’éphèbe. Il voulut refouler en lui ce sentiment qui était déjà plus qu’une curiosité et il en exagéra la tendresse en essayant par des mots fraternels de consoler la douleur qui avait jailli du cœur de Dionys.
Mais, incapable de se comprendre lui-même, Morangis vint voir Raymond et confessa son émoi imprévu. Raymond rassura son inquiétude : il n’y avait rien d’anormal dans son trouble qui n’était pas le trouble sensuel d’un inverti :
— C’est la femme encore que tu cherches et que tu trouves dans Dionys.
« Je pense même, ajouta Raymond, qu’en l’aimant sensuellement, Madeleine est plus près du lesbianisme que toi de la pédérastie. Tout cela est très compliqué, vois-tu, Morangis, parce que les sexes ne sont pas aussi différenciés que nous avons la commode habitude de le croire. Il y a des hommes qui sont presque des femmes et certains écrivains dans cette situation équivoque y gagnent une réceptivité qui leur tient lieu de génie créateur ; il y a aussi des femmes qui sont au seuil d’une virilité interdite : cela leur donne une perpétuelle inquiétude créatrice d’art…
— Comme ce serait curieux, observa Morangis, si l’on pouvait analyser ce dosage des sexualités dans les produits de la littérature et de l’art.
— Oui, reprit Raymond, mais cette science n’est pas impossible à atteindre. Déjà on sait que les pédérastes (il n’y a pas de mot honnête pour les désigner) sont organiquement plus près de la femme que de l’homme. Et de même que les femmes trop virilisées cherchent à se croire des hommes dont elles singent l’apparence, les hommes féminisés n’ont qu’un désir : réintégrer une féminité qui est leur véritable sexe. Ils se conçoivent femmes, se donnent entre eux des noms de femmes et s’interpellent « chérie, ma chérie ». L’un d’eux, n’est-ce pas assez caractéristique ? s’est donné le nom argotique du sexe féminin.
« Ce bovarysme sexuel correspond certainement a un désir d’équilibre physique, à la nostalgie d’une féminité perdue comme un paradis. Mais ce bovarysme féminin signifie surtout que, quoique doués des témoins de la virilité, ils ont en réalité des cerveaux de femme…
« Il y a aussi le bovarysme viril des femmes qui, lui aussi, correspond à un état physiologique, et au même désir d’équilibre… D’ailleurs, cette dissymétrie entre le cerveau et le sexe existe chez tous les artistes. L’art, c’est en effet, pour eux, leur véritable équilibre.