« Oui, cette dissymétrie entre le cerveau et le sexe a été fructueuse, c’est par elle que la sensualité est devenue un plaisir conscient, un art désintéressé. Sans cette conception des déséquilibrés, il n’y aurait pas eu de vie artistique, il n’y aurait même peut-être pas eu de conscience : la conscience est une inquiétude, un déséquilibre divin. En vérité, une conscience qui ne serait que le reflet d’une vie parfaitement équilibrée et adaptée ne serait plus perçue et rentrerait dans l’automatisme de l’instinct.
« C’est parce que tu es un artiste, Morangis, un déséquilibré, que tu te cherches en des sensualités équivoques. Que cela ne te trouble pas, au point de vue moral. La morale est individuelle et nous devons chacun nous créer la nôtre, respirable…
« Au fond, tout cela n’est qu’une question de sécrétion glandulaire, et je songe que si on imposait à nos célèbres Corydons quelques injections opothérapiques, ils redeviendraient des êtres normaux : il leur pousserait subitement une crête et des ergots, signes de virilité. Mais ce qu’il y aurait de plus miraculeux, c’est que par ce traitement, leur morale, leur philosophie, leur esthétique seraient retournées, en même temps que la femme retrouverait pour eux son parfum et sa beauté.
« Mais, en vérité, ce serait dommage, et que cette hypothèse d’un efficace traitement opothérapique nous soit seulement une preuve de la sincérité de leur morale…
— C’est très curieux, observa Morangis : tu me fais comprendre toute l’œuvre d’André Gide.
Mais Morangis avait compris aussi que lui-même n’était pas un monstre, et il s’abandonna à son attrait pour Dionys, vérifiant ainsi sur lui-même que l’esthétique s’appuie sur les émois momentanés de nos sens, et que, comme le lui disait Raymond, en souriant, la beauté n’est peut-être qu’un compromis entre les sexes : un androgynat.
X
Une lettre de Madeleine interrompit ces accordailles esthétiques. La vieille dame était morte et il fallut embarquer Dionys pour les funérailles officielles. Dans cette lettre, Madeleine racontait à Raymond ses émotions des derniers jours, au chevet de la mourante où elle s’était rencontrée avec l’amoureux de son effigie.
Assurés que la moribonde ne pouvait plus les entendre, désormais engloutie dans une inconscience définitive, ils avaient discuté religion et théologie. Par une sorte de sadisme mystique, Madeleine s’amusait à détruire les dernières touffes de foi auxquelles ce pauvre être essayait de se raccrocher : elle lui démontrait facilement combien il était ridicule d’imaginer que le fils de Dieu (comme si Dieu pouvait avoir un fils ! Pourquoi pas un neveu ? Un cousin à la mode de Bretagne ?) se soit fait homme pour sauver la terre et son humanité, c’est-à-dire un grain de poussière dans l’espace.
« Et cette conception révoltante d’un Dieu martyr ! D’abord, en tant que femme, écrivait Madeleine, je n’aime pas les martyrs : ils ont un petit air de supériorité qui vexe mon amour du bien-être et mon dégoût de la souffrance inutile. Mais même à ce point de vue, votre Christ ne m’inspire aucune pitié, et sa mort, momentanée, ne me touche pas. Je ne comprends pas qu’on ait pu si longtemps se lamenter sur cette aventure. Ce qui est vraiment tragique, ce n’est pas la mort d’un homme qui se réveille Dieu au bout de trois jours, c’est notre mort à nous, et cette certitude que notre conscience s’éteint avec nous.