« Les vrais héros, les êtres vraiment divins, Monsieur l’Abbé, c’est nous, les incroyants, qui avons le courage, sans espoir, d’aller jusqu’au bout de notre humanité…
« Et au contraire, que trouve-t-on comme précipité psychologique au fond de vos héroïsmes de couvents et de presbytères ? de la lâcheté ; pas d’abnégation, mais une abdication. Et il y a un si parfait égoïsme dans votre rêve d’éternité de musique céleste…
— Vous êtes si belle, Madame, répondit le prêtre, lorsque vous parlez avec cette violence. Il y a une flamme dans vos yeux, et une lumière sur vos lèvres.
Emportée par son raisonnement, et oubliant à la fois la moribonde, dont le rythme d’agonie se maintenait, et aussi les singulières transpositions sensuelles du pauvre ecclésiastique, Madeleine continua :
— On finira par comprendre la beauté de ce sentiment déjà enté sur les âmes d’élite : que toute la noblesse de notre vie se suffit à elle-même, nous suffit à nous-même, et qu’elle trouve en son orgueil sa récompense. Il nous paraîtrait humiliant d’accepter une récompense, fût-elle éternelle, pour la beauté désintéressée de nos gestes ou de nos sentiments. Votre récompense chrétienne n’est qu’un marché où le croyant n’a vraiment aucun mérite ; ce qu’il sacrifie est si peu de chose auprès de ce qu’il espère.
« Notre noblesse est de ne rien demander, de ne rien accepter. Dans la vie même, n’a de valeur que ce qui se donne sans arrière-pensée, sans marchandage. L’amour n’est l’amour que lorsqu’il est une double offrande spontanée…
« Les êtres nobles que nous sommes devenus, au bout d’une longue évolution de notre race, ne supporteraient plus de servir un prince ou un roi : pas même un Dieu. La prière nous semble une humiliation, non seulement pour celui qui prie, mais aussi pour celui qui est prié. La prière est une véritable négation de l’idée de Dieu, d’ailleurs, puisque Dieu, c’est la liberté.
« Il faut, concluait Madeleine, que cette évolution de la sensibilité humaine ait sa répercussion sur le sentiment religieux…
Le prêtre réfléchit quelques instants.
— Cette répercussion existe déjà, dit-il. Ainsi, à l’heure actuelle, il nous serait impossible, dans nos sermons, de parler de l’Enfer dans les mêmes termes que jadis ; nos infidèles fidèles riraient si nous les menacions de chaudières de poix éternelle. Même les supplices décrits par Dante les feraient sourire. En réalité, l’idée de l’enfer tend à disparaître de notre religion ; cette idée évolue vers une sorte de supplice, de torture morale : la privation de Dieu, quelque chose d’analogue à ce que peut être, en amour, la privation de l’être aimé.