On l’attendait, sans oser l’interroger, tant elle avait mis d’assurance dans sa volonté d’une liberté sans explications, sans ces comptes rendus hypocrites et mensongers des heures échappées au bagne officiel.

Par une sorte de compensation, lui, qui jadis sentait si vivement le poids de la chaîne matrimoniale, la trouvait maintenant trop légère. Dès la minute où il avait terminé sa tâche quotidienne (une vague direction de cabinet d’affaires), il se précipitait, le cœur inquiet d’une inquiétude sans précision, vers l’appartement vide où, penché à la fenêtre, il interrogera des yeux la silhouette des passantes jusqu’à ce qu’il ait reconnu la robe et la démarche de Rite.

Il avait enfin trouvé une obsession : un peu de poésie douloureuse était entrée dans sa vie monotone et trop confiante. Et puis cette crainte obscure de la perdre donnait à ses yeux une valeur nouvelle à Rite : il s’apercevait qu’elle était belle, fine, trop belle pour lui, trop intelligente pour sa médiocrité, et avait la sensation obscure qu’elle ne pouvait pas l’aimer, qu’elle ne l’avait jamais aimé. Ces réflexions subconscientes créaient en lui un état de passion intérieure qui ennoblissait son existence. Un désir noble avait surgi dans son âme : reconquérir celle dont il n’avait pas su comprendre la beauté exceptionnelle.

Florentin, ce mari de Rite, était un homme d’une quarantaine d’années, d’une éducation distinguée, d’une intelligence assez vive mais peu cultivée, et se faisant une sorte de vanité de ce mimétisme de bon ton. Rite n’avait épousé cet homme sans relief que par indolence ou plutôt par une espèce de renoncement à l’ambition irréalisable de recréer autour d’elle le véritable milieu qui était le sien. C’est seulement à Raymond qu’elle avait confié le secret de sa naissance qui la faisait la fille naturelle d’un grand nom français. Elle avait, toute sa jeunesse, souffert de ce secret, jusqu’au jour où Raymond lui avait fait sentir qu’il fallait être fière de ce bouturage illégal de deux races différentes, auquel elle devait sa fragile majesté et aussi cette inquiétude physiologique qui se traduisait par le lyrisme de sa sensualité.

— C’est notre amour, lui disait Raymond, qui recrée en toi l’atmosphère de ta race : nous retrouvons notre équilibre physiologique et intellectuel dans notre mysticité sensuelle, un peu comme les poètes rééquilibrent leurs angoisses aux rythmes de leur poésie. Nous sommes des poètes, Rite, et notre amour est notre art vivant.

Ce soir-là, comme à son habitude, Rite avait abandonné son taxi au coin d’une rue voisine, et, sans se hâter, s’était acheminée vers sa demeure. Elle était encore un peu ivre de sa voluptueuse lassitude et hallucinée des dernières images dont elle se souvenait : les petites mains de Raymond parcourent et dessinent son corps, la surprise de sa bouche qui brûle sa chair, s’attarde aux plis parfumés, les écarte comme les pétales d’une fleur pour y engloutir son visage. Elle entendait encore la voix de Raymond qui, presque timidement, lui demandait : « … blessée… encore un peu… peut-être ? » Mais non, et d’elle-même, elle s’était piquée à la tentation, graduant elle-même les rythmes de sa joie et offrant à Raymond l’émouvant paysage de sa mouvante féminité.

Et puis, dans la lumière dorée du crépuscule, Raymond avait désiré que, debout et pure comme une statue vivante, elle marche vers lui, sur lui, et qu’elle s’écrase de tout son poids parfumé sur l’exaltation de son rêve. Étendu comme un Christ descendu de la croix, il s’abandonnait à ce baiser de toute la chair de Rite qui s’écrasait contre sa chair.

Ces images enveloppaient Rite d’une sorte de carapace lumineuse qui l’isolait du reste du monde. Elle entra et vint vers son mari avec un visage si rayonnant et si chaud qu’il en fut tout d’abord baigné d’une joie involontaire. Peu habitué à analyser ses sensations, il ne comprenait pas cette joie orgueilleuse qui se mêlait à une sorte d’angoisse qui l’étouffait. Il aurait voulu pouvoir exprimer à Rite son admiration neuve, son amour douloureux et ridicule. Au bout de quelques heures presque silencieuses, Rite prétexta une lassitude imprévue et se retira, non pour dormir, mais pour échapper à une présence qui heurtait ses pensées.

Mais lui, sincèrement inquiet peut-être de cette fatigue et de la cernure des yeux de Rite, vint à pas de loup se pencher sur son sommeil. Rite ferma les yeux et harmonisa sa respiration pour simuler un calme repos : elle se souvenait qu’un soir déjà, où il était venu interroger sa langueur, il l’avait si intensément serrée contre lui que, malgré la révolte de tout son être, elle avait dû permettre le geste sacrilège.

Elle s’était juré de ne plus jamais permettre cette profanation dont elle ne pouvait même pas se confesser à Raymond. Immobile et souriant à ses souvenirs, Rite prolongeait une volontaire insomnie… et évitait comme instinctivement tout contact, remontant le drap jusqu’à son menton pour cacher la nudité de ses bras et étouffer le parfum de ses aisselles. Elle s’endormit dans la blancheur de l’aube ; le soleil vint dorer ses cheveux et aviver les pointes de ses seins tendues comme de petites bouches vers un baiser. Elle avait rejeté le drap, et sa main semblait dormir posée sur le duvet de son ventre que sa respiration soulevait harmonieusement. Cette respiration accentua subitement son rythme, envahit le corps tout entier et se détendit en un sanglot déchiré :