Il balbutiait : « Ce serait un sacrilège, une profanation… Non, il faut que vous demeuriez inaccessible comme une sainte… Il y a des gestes effrayants… »
Et il sortit après avoir baisé le bas de la robe de Madeleine.
« Je suis demeurée toute la soirée troublée de cette scène, écrivait-elle à Raymond, et je n’ai plus du tout envie de me moquer de cet homme, de son amour, et de son fétichisme. Il m’a transposée en une effigie, qu’il crucifie et transperce de son désir, mais mon être demeure et demeurera à jamais pour lui une chose sacrée, inaccessible, comme il dit… Ce sentiment de profanation qu’il éprouverait devant la trop douce réalité est peut-être le plus bel hommage au mystère de ma beauté. J’ai compris aussi, chez lui, cette impossibilité d’un geste qui lui semble inharmonieux parce que son éducation religieuse et mystique le lui a toujours fait concevoir comme l’image érigée du péché et du diable. Peut-être ne croit-il plus ni à Satan ni au péché, mais il croit en moi, et sans doute perdrait-il la foi s’il se permettait cette prière blasphématoire… »
Le lendemain la moribonde s’éteignit. Déjà Madeleine avait télégraphié à Dionys : elle avait hâte qu’il fût là, et pour avancer cette minute du revoir, elle alla le cueillir à la gare, voisine de quelques kilomètres. Sous le prétexte d’un trop gênant soleil elle avait baissé les rideaux bleus de la voiture et brusquement, elle avait attiré Dionys vers son baiser et mêlé son corps au sien. Madeleine fermait les yeux, et elle ne pouvait s’empêcher d’évoquer la chaste et sanglotante prière de son fétichiste, et c’était un peu lui qu’elle emprisonnait de ses deux bras et dont elle baisait les lèvres avec une ferveur religieuse. Et peut-être qu’à la même minute Dionys mêlait à son émoi le souvenir encore vivant des caresses de Morangis.
Mais Dionys avait senti qu’il ne fallait faire aucune confidence à Madeleine : il éprouvait même, en son âme secrète, une sorte de fierté d’avoir quelque chose à lui cacher. Et pourtant il avait un peu de honte d’être si facilement redevenu un collégien, transposant en une amitié masculine, son désir d’une domination féminine. Maintenant qu’il se retrouvait auprès de Madeleine, il se sentait rassuré, peut-être par ce qu’il y avait de maternel et de tyrannique dans l’amour de cette femme.
Et quant à Morangis, lorsqu’il eut perdu son inquiétant joujou, il s’avoua à lui-même que c’était encore Marthe qu’il avait cherchée dans cet éphèbe, d’une vicieuse passivité.
XI
C’est toujours au moment où la vie semble se fixer, s’endormir en une trop facile béatitude, qu’elle se réveille, piquée au sein par une mouche imprévue.
Comme chaque soir, depuis près de deux mois déjà, Rite, après les vêpres d’amour chez Raymond, était rentrée chez elle, silencieuse et grave, serrant sous son manteau ses émois et ses sentiments comme une gerbe de roses rouges dont les épines blessaient encore délicieusement sa chair.