— La littérature n’est peut-être que cela : une petite lampe de ver-luisant qui s’allume dans la nuit, petit phare de désir et d’amour. C’était pour elle seule ; elle seule a compris le signe : elle seule est venue.

Il ne songeait plus du tout que Rite l’attendait dans sa chaumière romantique des Cévennes, et lorsque le télégramme, jeté sur sa table avant de partir, le lui rappela, il décida qu’il ne partirait pas.

— C’est curieux, pensa-t-il, les amours subissent les mêmes lois que les étoiles : elles atteignent le sommet de leur ascension et déclinent vers l’horizon de l’oubli.

« Ceci, rectifia-t-il, pour lui-même, n’est qu’une image d’une poésie mensongère. En réalité, nos amours subissent la même loi que la matière vivante. Cette loi peut se traduire graphiquement par une branche d’hyperbole. Cette courbe, se récitait-il, est « exactement celle de la combinaison de l’hémoglobine avec l’oxygène », formule qu’il avait découverte dans une revue de biologie et devant laquelle il avait longtemps rêvé à cette courbe hyperbolique qu’est la limite de nos sentiments, de nos idées et de nos conceptions humaines. Oui, pensait-il, nos théories philosophiques les plus générales subissent cette fatalité chimique et mathématique et ne peuvent pas ne pas suivre la courbe de cette hyperbole : notre conception de l’éternité, de Dieu lui-même, n’est qu’une hyperbole. Cela tient à la composition chimique de notre sang… Mais qu’importent ces théories devant la réalité même éphémère du sentiment nouveau qui m’emplit : l’hyperbole de ma pensée s’élance vers toi, Simone.

Il eût voulu savoir quelles images et quelles pensées occupaient son esprit à cette heure où il se penchait vers son fantôme. Il ne savait rien de sa vie, de ses relations, mais il possédait cette faculté merveilleuse d’abstraire les êtres qu’il aimait de leur milieu, de les isoler en lui-même. Simone avait dit : « Je partirai demain », et il ne s’était même pas inquiété de savoir vers quel pays, vers quel manoir, vers quels êtres familiers. Il savait que l’amour, dès qu’il est entré dans une âme, ne projette plus sur le monde qu’une seule image : celle de l’être aimé. « Le seul paysage de Simone, ce sera moi. » Une inquiétude cependant naissait en lui : ne pas décevoir l’idée qu’elle s’est faite de moi ; et un désir d’atteindre une sorte de perfection intellectuelle, esthétique et sensuelle qui serait digne de sa propre perfection à elle. Pour la première fois, la gloire lui parut une fleur qui valait la peine d’être cueillie pour l’offrir à Simone. Il dit : « Je cueillerai cette fleur pour elle, si elle la désire.

« Les femmes que nous aimons, au cours de notre vie, marquent les étapes de notre évolution intérieure, et peut-être que ce nouvel amour plus spiritualisé correspond à la maturité de mon cerveau, à une défaillance déjà de mon être physique. »

XIV

Le lendemain, un simple mot de Simone donnait son adresse à Raymond, là-bas, dans un petit coin de l’Anjou qu’il ne connaissait pas. Il lui écrivit aussitôt une petite lettre d’une timidité hésitante ; elle répondit avec simplicité et assurance, intellectualisant ses sentiments en un style d’une miraculeuse sûreté. Cela fit presque peur à Raymond : il craignit tout d’un coup que l’on aime en lui plus son intelligence que sa sensualité, davantage ses pensées que ses baisers.

— Mais non, rectifia-t-il, c’est bien que ce soit d’abord le cerveau qui soit pris, c’est du cerveau que descend l’excitation de la chair.

Il attendait le retour de Simone, annoncé d’une façon incertaine. Certains jours, cette attente se faisait inquiète et presque douloureuse, comme s’il craignait d’être la dupe d’une hallucination. Il écrivait alors des lettres spontanées qu’il n’envoyait pas, mais qu’il lui communiquerait plus tard, lorsque par sa présence, elle aurait raffermi la première certitude de son amour : « Ce seront, disait-il en souriant, des témoignages de ma sincérité du moment. Et même si ces pages doivent demeurer secrètes, elles resteront près de moi la notation d’une minute de ma vie. »