— Je ne vous connais que par ce que vous avez révélé de vous dans quelques livres, mais je vous reconnais, je vous cherchais.

Et le ton d’assurance de sa voix signifiait : « et nous ne nous quitterons plus jamais, maintenant que nous nous sommes trouvés ». Et cela, lui aussi, Raymond, l’acceptait et déjà il s’installait dans cette nouvelle éternité qui lui était destinée. Il ne savait même pas son nom, mais elle était bien celle qui avait toujours vécu près de lui, en lui. Rien ne l’étonnait de son corps mince, aux petits seins miraculeux, aux jambes de Diane, aux mains longues et si pâles que n’alourdissait aucune bague. Il reconnaissait ses moindres gestes et l’éclair de son sourire vite éteint.

— Mais non, répondit-elle à une question de Raymond : pas une jeune fille, une jeune femme, Simone de…

Mais le poète s’était assis à une petite table au milieu du salon et lissait l’éventail de sa barbe comme on accorde un violon ; il allait nous donner tous les poèmes de sa dernière récolte. Raymond s’était assis à côté de Simone, et la lumière qui émanait d’elle le baignait d’une clarté parfumée qui les enveloppait et les mêlait dans ce silence que les psalmodies du poète faisaient religieux. Raymond n’écoutait même plus la monotonie de ces rythmes où s’accrochait l’odeur des herbes et des jeunes chairs nues dans le soleil. Ces vers n’étaient pour lui qu’une musique évocatrice de la pureté de Simone devant laquelle il se sentait timide comme un enfant.

Un instant, le visage de Simone s’est tourné vers Raymond et de sa bouche au dessin si intact, une lumière a souri vers lui un sourire qui lui paraît une offrande qu’il n’oserait jamais cueillir. Pourtant, il a conscience que dès cet instant Simone est déjà sienne, mais il y a une telle adoration dans l’amour nouveau qu’il ressent pour cette femme qu’il s’y mêle une sorte de torture et de crainte mystérieuse : n’être peut-être pas digne de sa perfection et de sa beauté.

Lorsqu’elle partit, il l’accompagna : il lui fallut tout un effort de raisonnement pour quitter son bras et l’abandonner au seuil de sa demeure. Mais elle dit avec une telle assurance de revoir et de vie partagée :

— Je pars pour quelques jours : je reviendrai vers vous, que Raymond comprit qu’il ne fallait pas tenter de diriger un amour qui s’imposait à sa vie et qui allait submerger toutes ses pensées.

Miraculeusement, sa vie se simplifiait et se résumait en un nom et en une forme féminine : Simone. Cette Simone d’une heure avait déjà envahi le passé, et, rentré chez lui, ce soir-là, Raymond s’aperçut que le décor de son intérieur était comme rajeuni, renouvelé d’un désir nouveau. Il veilla longtemps, afin de revivre seconde par seconde les émotions de cette soirée, et, pour ne pas en perdre les images à la fois immuables et fugitives, il les nota et il avait conscience qu’il atteignait dans ce nouvel amour le sommet d’une vie d’où il ne pouvait plus que descendre vers les regrets et la nirvanique sérénité. Il évoquait timidement la lumière de « sa » bouche, et un frémissement à la fois physique et psychique le parcourait : il songeait que lorsque le baiser de cette bouche s’écraserait sur sa bouche, il défaillerait…

— Pourtant, se disait-il, avec quelle assurance elle est venue vers moi : elle savait orgueilleusement que, puisqu’elle m’a choisi, je lui appartiens.

Mais il sourit en se disant qu’en effet tout ce qu’il avait pu écrire, toutes les idées qu’il avait momentanément exprimées n’étaient peut-être au fond qu’un appel dans la nuit vers cette âme et cette chair privilégiées.