Pour se rendre à ce dîner, Raymond fit un long détour pour jouir de la lumière calme du soir et du trouble que mettait en lui cette sérénité. Il longea le jardin du Luxembourg, dont les grilles déjà closes lui évoquaient un passé désormais impénétrable. Il s’arrêta un instant devant la grande allée qui monte vers le bassin au petit amour fragile : les deux grands vases aux mêmes fleurs rouges mettaient une clarté dans la pénombre ; une silhouette se dessina, fantôme d’un souvenir :
— Ce fut là, dit-il, qu’elle me dit adieu, avec son sourire au bord des larmes. Je noterai cela, afin de ne jamais perdre le goût de ce dernier baiser.
Il entrait maintenant dans le salon inconnu où Mme Ferrugine l’accueillit avec une affabilité exagérée. C’est le privilège des femmes du monde de donner aux êtres qu’elles choisissent l’impression qu’ils sont pour elles des personnages d’une qualité exceptionnelle. Mme Ferrugine, qui était riche et sensible aux choses de l’art, s’était donné le rôle de protéger les poètes ; elle aimait à s’entourer de ces mystiques acrobates du rythme, et lorsqu’ils récitaient leurs vers, elle s’enorgueillissait de leur succès, comme si ce fût elle qui les eût dressés à ces tours de force de rime et de sentiment. Gammes était là, illuminé de la clarté des chairs nues des jeunes filles qu’il avait chantées et qui faisaient autour de lui une ronde invisible. Ses gestes timides semblaient frôler de jeunes seins avec l’amoureuse crainte de les blesser : cela lui donnait un air un peu douloureux qu’il éventait avec des mots. Sa parole était une musique, une musique un peu métallique et rebondissante qui évoquait les cascades des ruisseaux sur les pierres sonores et l’éclaboussement lumineux de leur écume.
On dîna, un vrai dîner : ce poète mystique se nourrit comme nous du sang des agneaux, et des lièvres arrachés à leur rêve de clair de lune.
La conversation, bien menée par Mme Ferrugine, ne s’écarte pas de la poésie ; il semble qu’on s’est assemblé non dans une salle à manger, mais dans un temple, après l’office, pour manger rituellement les agneaux et les taureaux du sacrifice. Des fruits couvrent la table : de belles pêches rosées comme des chairs à la Boucher offrent à la tentation de nos mains et de nos bouches leur callipygies minuscules.
Tandis que le repas s’achève dans cette atmosphère de roses coupées et de fruits plus odorants encore que les fleurs, d’autres invités arrivent pour la soirée de poésie et de musique. Raymond s’est installé à l’écart, près d’une fenêtre, où ne lui arrive qu’une brise imprécise des musiques qui déjà ont déclenché leurs accords. Il reconnaît au vol de célèbres rengaines dont l’émotion s’est tout évaporée. Mais tout à coup, voici qu’au-dessus de la vague musicale des notes noires et blanches s’élève la pureté d’une voix qui est déjà l’évocation d’un être précis, une voix qui semble apporter le contour, le parfum d’une gorge et le tremblement d’une bouche. Immobilisé dans son émoi, Raymond écoute, la gorge contractée, les yeux pleins de larmes, cette voix jamais entendue qui semble venir du plus lointain de son enfance et lui apporte la forme musicale d’un être mystérieux et fraternel.
La voix s’est tue. Raymond demeure hypnotisé dans cette vibration qui l’enveloppe encore de sa résonance, de son parfum ; il respire cette voix et y engloutit le songe de son visage.
Tout à coup, la voix est là, devant lui ; il l’a reconnue : une jeune fille, si blanche dans sa robe noire, si pâle sous ses cheveux noirs, est là devant lui : elle le regarde, elle lui parle :
— C’est pour vous que je suis venue, Raymond. C’est pour vous que j’ai chanté.
Cette exaltation intérieure où l’avait mis sa voix entendue, et que lui avouait Raymond, elle l’avait sentie… elle l’avait voulue. Elle disait encore :