Au moment où Raymond reçut cet appel de Rite, il s’apprêtait à sortir pour un dîner où il était convié et où il devait rencontrer le poète Gammes, le poète aux jeunes filles nues dont il aimait le paganisme mystique. Cette journée avait été pour lui une journée d’inconsciente attente et de mystérieuse angoisse. Mais était-ce cet appel de Rite qu’il attendait avec cette intuition inquiète ?… Partirait-il ? Obéirait-il à ce signal de détresse ? Attendre : n’y plus penser jusqu’à demain ; la réponse s’inscrirait d’elle-même sur le disque du subconscient. Partir ? c’était peut-être ne plus jamais revenir seul et libre ; c’était imposer à sa vie la certitude d’un amour déjà blessé par la douleur. N’est-ce pas curieux que les souffrances partagées, au lieu de mêler les êtres indissolublement, les sépare et les disjoint. Peut-être parce que la souffrance nous isole et nous fait réintégrer notre personnalité incommunicable. Les sentiments blessés par quelque souffrance ne marchent plus qu’à cloche-pied ; ils ne sauraient aller bien loin sur le chemin de l’amour.
Mais ne pas partir, c’était peut-être rejeter de sa vie le plus sincère et le plus vivant des amours.
— J’ai besoin d’être aimé, dit-il, de m’aimer moi-même dans l’adoration d’une femme. Retrouverai-je jamais ce don total et spontané d’un être d’élite bien adapté à ma chair ?
Ces pensées contradictoires se bousculaient dans la cervelle de Raymond, tandis qu’il s’habillait automatiquement. Dans la glace où il faisait bouffer la mèche blonde qui tombait en toit de chaume sur son front, il se reconnut, et, devant la gravité émue de son propre visage, il sourit à ce trouble qui avivait l’éclat de ses yeux. Il savait que cet air discrètement romantique qu’il promenait dans la vie lui attirait toujours la sympathie des femmes :
« Ce qu’elles devinent peut-être en moi, c’est, sous la douceur d’une apparente féminité, une force qui dédaigne de s’exercer en dehors de l’amour.
« Au lieu de m’attarder en des absolus provisoires, j’aurais dû peut-être répondre à tous ces sourires sans lendemain qui me faisaient signe. C’est toujours avec un certain désespoir que les yeux de mon désir abandonnent le sillage d’une femme inconnue dans la rue. Ma formule : toutes en une, se confond, en vérité, avec cette même formule retournée : une en toutes. Car c’est toujours nous que nous cherchons dans le parfum des femmes, et peut-être, en réalité, avons-nous plus de chance de nous trouver dans la diversité que dans cette obstination de l’amour unique, destiné à la même faillite et à la même incomplétude.
« Dans quelque vingt ans, je serai vieux. Aurai-je engrangé assez de souvenirs pour l’hiver de cette vieillesse réfléchie ? Hélas ! à mesure que l’homme fléchit sur sa tige, son cerveau mûrit, se développe comme le cerveau des pavots où tintinnabulent les graines noires de ses pensées. L’homme prend une conscience inutile de la vie au moment qu’elle lui échappe, et parfois c’est à l’âge où l’amour lui est interdit qu’il en comprend trop tard la tentation illuminée.
« J’ai toujours admiré le sérieux avec lequel les hommes de tous les âges et de toutes les races, devant le néant d’une vie éphémère, se sont créé tant d’obstacles à la volupté, la réglementant comme un jeu de cartes ou un jeu de croquet, où il n’est permis de passer la sonnette que dans certaines conditions et positions.
« Ah ! l’amour est le jeu où il faut le plus tricher avec les règles. Se dire que tout y est beau et permis, et ne conserver les interdictions que pour les esclaves. »